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Dossier

Waltz with Bashir

| 25 09 2008

Un Dossier du Collectif Dialogue et Partage

Festival de Cannes - Prix de l’autocritique : " Waltz with Bashir"

 

Par Sara Brajbart-Zajtman

Comment continuer à vivre après avoir subi un événement traumatique ? En oubliant. Comment continuer à vivre après un événement traumatique ? En se rappelant et en créant.

Entre ces deux moments, plus de 20 ans se sont écoulés pour Ari Folman, le cinéaste de « Waltz with Bashir » présenté au Festival de Cannes 2008.

Un film qui remporterait le « Prix de l’autocritique » s’il existait.

Plus de 20 ans après les massacres de Sabra et Chatila (1) – reconnus par une résolution des nations Unies du 16/12/1989 comme un acte de génocide – Ari Folman est parti à la recherche de lui-même et plus particulièrement à la recherche des souvenirs de sa période militaire. A part le chagrin causé par sa copine de l’époque, Yaeli, qui l’a laissé tombé à la veille de son départ pour le Liban,  Ari Folman ne se souvient plus de rien.


Grâce aux souvenirs cauchemardesques de ses anciens compagnons d’arme qu’il revoit l’un après l’autre ainsi qu’à des informations recueillies auprès de psychologues et de psychanalystes, le personnage principal, double parfait de l’auteur du film, rassemblera les éléments du puzzle enfoui dans sa mémoire pendant si longtemps.


« J’ai peur de découvrir des choses que je ne veux pas savoir » redoute Ari. « Ne t’inquiète pas, la mémoire ne nous entraîne pas là où ne nous voulons pas aller » lui répond son ami psy.  Non sans effroi mais avec courage, Ari entamera la descente aux enfers dont sa mémoire lui barrait la route.  Ses amis lui raconteront. L’arrivée au Liban de leur compagnie : « Boker tov Sidon, boker tov Beyrouth. » La valse folle du soldat Frenkiel animé d’un sentiment d’invincibilité totale, tirant dans tous les sens sous les bombes et sous les photos géantes de Bashir Gemayel, le nouveau président libanais : Waltz with bashir. Son assassinat provoquera la fureur des phalangistes. « Les Phalangistes entretenaient un rapport érotique avec leur idole. A rapport érotique, revanche perverse » précise son ami Karmi devenu vendeur de falafels et, peut-être, trafiquant de drogue en Hollande au lieu de poursuivre ses études de physique nucléaire entamées avant de partir à la guerre. Ce n’est pas la seule existence massacrée; celle de Ronnie aussi, condamné à vivre toute sa vie avec la culpabilité de s’en être tiré, comme les survivants des camps nazis qui avaient honte souvent d’en être revenus. Et Boaz qui, depuis plus de deux ans et demi, traverse la vie comme un somnambule parce que toutes ses nuits sont interrompues par les aboiements d’une horde de chiens féroces. Comme il lui était insupportable de tuer des êtres humains, c’est à lui que revenait la tâche de tirer sur les chiens dès qu’ils commençaient à aboyer, manière d’annoncer l’arrivée d’étrangers dans les villages. Et lui, Ari, quelle était sa mission ? On l’avait chargé de tirer des fusées éclairantes, afin de permettre aux phalangistes chrétiens d’entrer dans les camps de Sabra et Chatila exécuter leur sale besogne sur ordre d’Hobeika qui deviendra ensuite ministre de l’information avec l’accord des Syriens. La mémoire jusque là dissociée va se recomposer.


Une réflexion sur l’absurdité de la guerre


Par la méthode de la « mémoire inventée », notre anti-héros va comprendre pourquoi aux images de Sabra et Chatila se mêlent dans ses souvenirs des photos symbolisant la déportation des Juifs par les Nazis. Comment ? Montrez à quelqu’un 10 photos dont une fausse évoquant son enfance et demandez-lui de les examiner une à une. Il va les reconnaître toutes et vous racontera des anecdotes concernant chacune y compris à propos de la photo inventée.

La photo « inventée » dans l’histoire que narre Folman est celle de femmes et d’enfants levant les bras en l’air devant des soldats armés, sortant du camp de Sabra et Chatila. Il n’existe aucune photo d’une telle scène. (2)

Mais le choc ressenti par le milicien Folman devant ce qu’il découvre au fur et à mesure où il pénètre dans les camps de Sabra et Chatila, lorsque les Phalangistes se retirent, le renvoie à l’émotion avec laquelle ses parents, rescapés d’Auschwitz, lui parlaient de l’univers concentrationnaire. (3)


Mais c’est avant tout à une réflexion sur la guerre et son cortège d’horreurs que nous convie Ari Folman. La dénonciation de l’absurdité de la guerre, de son inutilité. Parce que la guerre, c’est toujours plus de guerre, cela ne s’arrête pas. Au Moyen Orient plus que partout ailleurs où les représailles entrainent des représailles qui entraînent des représailles et ainsi de suite à l’infini. Edward Bond, le dramaturge, n’est pas loin. S’attaquant aux militaires et à leurs ordres aussi mortels qu’insensés, Bond interpelle les consciences : «  Seul l’humain peut avoir conscience de la perte de l’humain » écrit-il.

N’est-ce pas à plus d’humain que nous invite aussi Ari Folman avec cette confession cinématographique à valeur cathartique pour lui et morale pour nous ?

N’est-ce pas aussi à plus d’humain que nous invite cette femme palestinienne qui découvre l’horreur de la tragédie et qui hurle, en arabe : «  Et vous, le monde arabe, où êtes-vous alors que nous souffrons ? » Cette longue tirade, dernière séquence du film, n’est pas traduite. Une manière élégante qu’a choisi Folman de ne pas donner de leçons à d’autres peuples qu’au sien. Le message pourtant est universel. Que chacun balaie devant sa porte.

Edward Bond : "l´humanité n´est pas quelque chose de naturel, c´est quelque chose que nous construisons. Et peut-on véritablement être considéré comme humain lorsque l´on a "du rouge sur les mains, du noir dans le cœur et de l´ignorance dans l´esprit" ?


S’il existait un prix de l’autocritique décerné par le jury du Festival de Cannes, à coup sûr, Waltz with Bashir l’obtiendrait.

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(1)  Sabra et Chatila : de 800 à 3000 morts - selon les points de vue – ce crime fut commis pendant les guerres du Liban qui ont fait 150.000 morts suite aux luttes fratricides interpalestiniennes, interlibanaises, syriennes et israéliennes. 400.000 Israéliens sont descendus dans les rues de Tel Aviv pour protester contre le massacre, sujet du film.


(2) Pour visionner les photos des camps de Sabra et Chatila :

http://images.google.fr/images?q=%22sabra%20chatila%22&ie=UTF-8&oe=utf-8&rls=org.mozilla:fr:official&client=firefox-a&um=1&sa=N&tab=wi


(3)  Pour visionner la photo emblématique du ghetto de Varsovie et ses différentes interprétations : Lien http://www.deathcamps.org/occupation/gunpoint.html

Interview d’Ari Folman au festival de Cannes par Sara Brajbart  : 


Question : il semble que votre référence au « ghetto de Varsovie » ait été mal comprise par certains.

Réponse :  c’est dommage ; il ne faut pas confondre la perception subjective d’une situation avec un événement historique. Je n’identifie absolument pas l’action des Israéliens à celle des nazis.


Question : Mais tout votre film montre que justement les Israéliens ne sont pas les auteurs de ces massacres, que justement les Israéliens ne peuvent pas être comparés aux nazis ?

Réponse : Oui, j’ai mis cette séquence (où on voit des photos d’archives sur le ghetto de Varsovie) exprès ; pour montrer la différence. Pour que justement, on puisse voir que les deux drames ne sont pas identiques.


Question : vous dites que les phalangistes sont revêtus d’uniformes israéliens quand ils entrent dans le camp de Sabra et Chatila ou s’agit-il de soldats israéliens comme certains l’ont compris.

Réponse : c’est très clair, il s’agit d’uniformes israéliens qu’ont revêtus les phalangistes chrétiens. Qui leur a procuré ces uniformes ? C’est l’objet d’une autre enquête. Mon film n’a pas pour objet de déterminer les responsabilités.



La mémoire inventée. 
Par Marcel Casteleyn
 
La question de la fidélité de la mémoire, de la validité des souvenirs qui y sont, selon les uns stockés, selon d´autres, toujours en construction, est une question qui hante les esprits depuis bien longtemps. Les Grecs anciens avaient deux mots pour parler de la mémoire, mneme et anamnesis, par quoi ils séparaient ce que l´on appellerait aujourd´hui la réminiscence spontanée liée aux affects et le travail de récollection de souvenirs. Cette distinction que les Grecs ont très judicieusement établie, montre que le passé, soit rejaillit sans contrôle, soit se construit. 


Cette problématique de la véracité du souvenir se pose dans des domaines aussi cruciaux que la construction de l´histoire basée sur le témoignage ou la validité des aveux de justice. On sait, par exemple, à quel point la vérité d´un fait dans les cas d´abus sexuels sur les enfants peut avoir une importance capitale pour les protagonistes d´un procès : combien d´hommes accusés à tort parce qu´un souvenir a été confondu avec un acte, combien d´adultes innocentés à tort parce qu´un souvenir n´a pas pu être dit à temps.


Les psychologues expérimentalistes, à partir d´expériences menées en laboratoire, ont construit des modèles de la fonction mnésique tels qu´ils peuvent leur attribuer des dysfonctionnements relativement, par exemple, à la source ou au contexte de mise en mémoire de souvenirs. Au rang de ces erreurs, et à titre d´exemples, il y a l´erreur d´attribution temporelle qui consiste à attribuer un apprentissage à un moment différent de ce qu´il a été en réalité, l´erreur de l´attribution de la source qui consiste à rapporter le souvenir d´un événement à une origine erronée, le plagiat involontaire (appelé aussi cryptomnésie) qui consiste à s´attribuer une production intellectuelle, par exemple, alors qu´elle est issue de lecture ou d´expériences antérieures. Il faut dire que la fragmentation imposée par la modélisation de la mémoire correspond assez peu à l´expérience que peut faire tout un chacun de la complexité de sa mémoire, et l´heure n´est sans doute pas encore à l´exportation de ces modèles hors des laboratoires.


Le paradigme de la "mémoire inventée" tel qu´évoqué dans l´article de Sara Brajbart-Zajtman, se base sur des expérimentations de ce genre, où il s´agit d´induire en quelque sorte de fausses attributions en joignant à des items corrects (les photos d´enfance – voir article) un item erroné (la fausse photo d´enfance) qui sera souvent interprété par un sujet au même titre que les "vraies" photos. C´est aller un peu vite en besogne de parler de mémoire inventée à ce sujet, mais l´heure est à la création anarchique de concepts pour masquer la volonté de supprimer des sciences psychologiques des théories réputées non scientifiques comme, par exemple, la phénoménologie.


Nous devons bien admettre qu´entre la perception déjà si peu objective et la représentation qui fonde le souvenir vient s´insérer le sujet, c´est-à-dire essentiellement son désir. Si le souvenir est fidèle à quelque chose, ce n´est pas à la réalité, mais au sens qu´a pris la perception de cette réalité pour quelqu´un en fonction de ses désirs.


Pour une bonne part de notre psychisme, dire c´est faire. C´est un héritage de l´enfance. Je repense à cette patiente qui, après un intense travail contre ses résistances, avoue (ce sont ses mots) en séance, avoir caché à son mari que son dernier né n´est pas de lui, mais est issu d´une liaison qu´elle a entretenue avec un autre homme pendant plusieurs années. Pour elle, dire, dans ce cas, c´était faire : cette part d´elle-même, pourtant parfaitement connue par elle, ne se mélangeait pas au reste de son fonctionnement psychique et pendant cet aveu, qu´elle avait bien conscience de se faire à elle-même bien plus qu´à ce qu´elle faisait de moi, elle me dit : "J´ai l´impression de tromper mon mari.".


Voilà pourquoi c´est en créant que l´homme se rapproche le plus de la vérité. Voilà pourquoi l´invention, la créativité (qui ne prend pas nécessairement des tournures artistiques ou scientifiques, mais peut s´exprimer tout aussi bien dans la qualité des rapports sociaux ou le partage de l´esthétique) ne sont pas les ennemis d´une mémoire qui est définitivement bien plus qu´un réservoir d´informations objectives. Bien au contraire. Il n´est pas impossible que la seule certitude que l´on ait au sujet de la mémoire, c´est qu´elle est hautement subjective, ceci à prendre dans les deux acceptions : à la fois la résultante d´une perception personnelle et d´un travail individuel de traitement de l´information. C´est ce double mécanisme qui fonde le sujet pensant, donc agissant.


Paradoxalement, c´est dans la psychothérapie que la question de la véracité d´un souvenir se pose le moins, dans la mesure où la vérité n´est à aucun moment, ni le terreau, ni l´outil du psychologue qui travaille avec les fantasmes comme d´autres avec les neurones. Seulement voilà, même s´il faut admettre qu´il s´agit d´une construction personnelle, un fantasme ne vient pas de rien et il est évident que le contexte dans lequel un enfant grandit, un être humain vit, joue un rôle majeur dans la construction de soi.


La question de l´influence des événements sur la mémoire et sur le destin d´un individu est toute entière comprise dans le concept de résilience cher à B. Cyrulnik. L´enfant pour se développer et l´adulte pour vivre doivent avoir dans l´esprit un passé structuré qu´ils coulent en force d´histoire personnelle. Le traumatisme porte atteinte à cette structuration possible du passé, c´est-à-dire de la conscience de soi qui s´inscrit nécessairement dans une temporalité.


C´est pour cela que la sortie possible du traumatisme ne se fait qu´à deux prix apparemment contradictoires : comme le souligne Sara Brajbart-Zajtman, on continue à vivre après un traumatisme en oubliant et en se souvenant, c´est à dire, en créant une histoire qui permet de donner du sens à ce qui n´a pu être mentalisé à un moment donné à cause de l´importance envahissante de ce qui a été vécu.


Ari Folman n´oublie pas puis se souvient, il oublie pour pouvoir se souvenir, c´est-à-dire qu´il prend de la distance avec un événement resté au niveau des perceptions pour l´intégrer dans un réseau de représentations. Il se souvient, et en se souvenant, ce n´est pas tant le passé qu´il reconstruit que lui-même.


Ceci pour illustrer à la fois le danger et la nécessité de l´oubli ; ceci aussi pour illustrer à la fois le danger et la nécessité de la remémoration. Le travail le plus ambitieux qu´un homme ait à accomplir pendant son existence consiste à regarder en face les évènements qui l´ont constitué et à en construire une histoire dont la véracité accessoire ne fait en rien sa valeur mais la fonde en vertu dans la transmission aux générations futures. Ne condamnons pas nos enfants à ne rien comprendre à l´injonction du spectre du père de Hamlet qui lui livre son seul mot d´ordre : "Souviens-toi."


Il n´est donc pas certain du tout que la mémoire individuelle et donc la somme des mémoires individuelles soit la meilleure voie d´accès au passé comme vérité, mais il est, par contre, absolument sûr que l´homme ne puisse jamais faire l´économie de ce travail de mémoire.


Si l´on ne veut pas s´enfermer éternellement dans cette alternative à la Franz Werfel : "Vivre se réduit à deux stratégies simples : ou bien l´amnésie ou bien l´expiation", nous devons admettre que vivre c´est aussi et peut-être surtout se construire dans un monde peuplé d´objets d´attachement, y jouer un rôle social signifiant, ce rôle résultant bien souvent d´une histoire héritée et/ou construite. Nous ne pouvons faire l´économie du sens.


Pour citer B. Cyrulnick : "(…) quand un grain de sable pénètre dans une huître et l´agresse au point que, pour s´en défendre, elle doit secréter la nacre arrondie, cette réaction de défense donne un bijou dur, brillant et précieux."


Ari Folman ne fait pas que se souvenir, il se construit devant nous. Il nous convie simplement à assister au spectacle de sa construction. Je suppose que, comme tous les artistes qui nous donnent le monde à voir et à penser, il espère secrètement que ce témoignage invitera chacun à y trouver exemple. Parce qu´un homme qui travaille à se construire de cette manière ne peut vouloir en éliminer d´autres. C´est sans doute ce qu´on appelle humanité.



Valse avec Bachir : pour que ce film nous parle vraiment de la paix. 
Par Yves Caelen
 
Ce qui tombe sous le sens, écrivait Jacques Prévert, rebondit ailleurs. Et on ne s´étonnera pas de voir, une fois de plus, certains esprits « généreux » interpréter Valse avec Bachir, le film d´animation signé par Ari Folman comme un réquisitoire contre les responsables politiques ou militaires d´Israël ou, mieux encore, contre l´Etat d´Israël lui-même. Une telle interprétation relève évidemment de leur liberté de spectateurs ou de militants de l´une ou l´autre cause, mais on ne pourra que s´attrister de voir ainsi réduite la portée de cette œuvre cinématographique dense et complexe.


Car le réalisateur est parfaitement clair à ce sujet : si le fait d´avoir été mêlé aux massacres de Sabra et de Chatila « est la pire des choses qui puisse arriver à des êtres humains », il est évident pour lui que « les phalangistes chrétiens sont pleinement responsables du massacre » et que seul le gouvernement israélien « sait s´il avait été mis au courant à l´avance de cette tuerie vengeresse préméditée »[1]. Ceux qui se rendront au cinéma, et nous savons hélas qu´ils seront nombreux,  dans l´idée d´assister à une mise en cause univoque et violente d´Israël non seulement se tromperont mais, qui plus est passeront à côté du caractère universel et, en quelque sorte, éternel de l´œuvre.


N´est-ce pas d´ailleurs une des fonctions de cette diabolisation omniprésente d´Israël que de mettre à l´abri ceux qui la professent des questions qu´ils pourraient avoir à se poser sur eux-mêmes. Car  si le film d´Ari Folman aura des résonances puissantes sur les soldats israéliens présents autour de Beyrouth en 1982, nul doute qu´il devrait aussi en avoir, a fortiori, sur les soldats néerlandais qui ont remis plusieurs milliers de Bosniaques aux mains de leurs assassins à Srebrenica, ou encore sur les soldats français impliqués dans l´opération Turquoise dont on sait qu´elle n´a en aucun cas contribué à empêcher le génocide au Rwanda (au point qu´une organisation telle que Human Rights Watch estime que la France a été, en fait, ouvertement complice du génocide commis au Rwanda).


Sans parler des multiples personnes impliquées dans les massacres interarabes ou intermusulmans au Proche Orient (massacre de 10 à 25 000 civils lors du siège de la ville de Hama par l´armée Syrienne en 1982,  massacres de Septembre Noir en Jordanie,  seconds massacres de Sabra et Chatila par des milices chiites en 1985 , ce ne sont là que quelques exemples). Autant de forêts cachées par l´arbre des tueries de 1982 et par la mise en évidence du rôle indirect que les forces de défense d´Israël y ont joué.


On sait, depuis l´analyse qu´a proposée Eric Marty des écrits de Jean Genet sur les massacres de Sabra et Chatila[2], quels peuvent être les bénéfices d´une mise en accusation univoque et excessive d´Israël . Rien de tel en effet pour s´exonérer de la responsabilité de ses propres méfaits, voire de ses propres crimes. On se souvient aussi d´avoir eu le souffle coupé quand le père de Marc Dutroux avait osé déclarer à la presse que son fils n´était pas un « monstre », tandis qu´Ariel Sharon lui en était un… Ou encore quand, saisi d´une plainte à l´encontre de ce même Ariel Sharon en rapport avec les massacres de Sabra et de Chatila, la justice belge avait tout simplement « oublié » d´inculper Elie Hobeika, le chrétien libanais qui commandait les troupes directement responsables des tueries. Un peu comme si la matérialité des faits n´avait aucune importance.


Ces bénéfices sont tels qu´ils justifient qu´on feigne d´ignorer que diaboliser Israël, c´est aussi mettre des obstacles sérieux sur le chemin de la paix. Car c´est aussi et avant tout contribuer à la légitimation des factions extrémistes qui refusent toute paix avec le « diable ». De même que c´est entretenir la haine et le ressentiment de populations blessées et désespérées. Les ennemis les plus dangereux de la paix au Proche-Orient, car ils sont aussi les plus pernicieux ne sont peut-être pas seulement des Arabes, ou des Israéliens. Ce sont peut-être aussi ceux-là qui, tantôt dans des manifestations de rue ou dans des pamphlets incendiaires, tantôt dans des péroraisons délirantes à la tribune du Conseil des Droits de l´Homme des Nations Unies ou de la Conférence de Durban, participent à la pérennité de cette diabolisation criminelle et imbécile.


Ce sont ceux-là aussi qui tenteront de faire dire au film de Folman le contraire de ce qu´il dit.

[1] Interview publie sur le site officiel et dans le dossier de presse du film http://www.valseavecbachir-lefilm.com/

[2] Eric Marty « Jean Genet à Chatila », Les Temps Modernes, n° 622, déc. 2002-Janv. 2003 (extrait de Bref séjour à Jérusalem, Ed. Gallimard, Paris 2003).


Bachir, la valse et moi
Par Rolland Westreich
Sidération
Je suis sorti de « Valse avec Bachir » littéralement sidéré et il m’a fallu quelques bonnes heures pour me rendre compte pourquoi. Ari, le héros narrateur du film, dans sa quête de ses souvenirs cachés de la guerre du Liban I, dont il va s’avérer qu’il s’agit de son rôle lors des massacres de Sabra et Chatila, rencontre d’anciens compagnons d’armes. Le personnage du deuxième, un chauve qui est commandant en second d’un tank, sert à montrer l’insouciance victorieuse avec laquelle les Israéliens pénètrent au Liban, insouciance qui va leur coûter cher : extermination de tout le peloton du chauve, char compris, il n’échappe à la mort que par hasard, en fuyant et en se cachant, tout à l’opposé du mythe du soldat israélien. En plus, les hommes fuient le char en feu en abandonnant leurs armes, le pire crime de lâcheté que peut commettre un soldat. On ne lâche son arme en aucune circonstance. Mais ce copain a fui sans penser à rien, en panique totale, « à l’opposé de tout ce qu’on nous avait appris. » Caché derrière un rocher sur la plage où les « militants » libanais achèvent les blessés et rigolent. Il survit en s’échappant par la mer. S’il avait eu son arme, il aurait au moins pu envisager l’action héroïque d’attaquer tout seul ses assaillants, mais comme il a fui en panique, il ne peut même pas se confronter à cette éventualité, il n’a pas d’autre choix ni option que la fuite, la poursuite de la fuite. C’est ce qu’il explique à Ari, vingt ans plus tard. Il ne peut pas se pardonner cette fuite dans ces conditions, en tous cas c’est très difficile, même si nous, on voit qu’il avait vraiment des excuses, lui, « il n’a pas fait ce qu’on lui avait appris pour combattre… » C’est ça qui m’a opprimé, sidéré, ce rappel tout cru de ma propre « fuite d’Israël », pour d’excellentes raisons, mais quand même, elle m’a empêché de « combattre comme on me l’avait appris », c’est-à-dire de vivre « en Juif debout sur sa terre », etc. Lui n’a pas pu se battre pour sauver ou venger ses compagnons, moi, je n’ai pas été là-bas quand les choses importantes se passaient, voilà en gros ce que j’ai dû me formuler pour me « désidérer » de ce film en remettant mes propres émotions à leur juste place et dans leur juste perspective.


Persistance rétinienne
Autrement dit, le film a éveillé en moi quelque chose de l’ordre du souvenir écran qui m’a empêché de penser à ce que j’avais vu. Belle mise en abyme pour un film qui est quasiment totalement consacré au souvenir écran…à plusieurs titres et à plusieurs niveaux.

Mais il m’a aussi sidéré au point de vue graphique, des couleurs. Il me reste présent à la mémoire, comme une persistance rétinienne, à cause de ces couleurs à dominante ambrée du dessin animé. Pourquoi un dessin animé ? Il y a un début de réponse dans le film, lorsque  Ari va voir son copain en Hollande. La première visite se déroule en hiver, il fait froid, paysage blanc et neige partout. Ari lui demande s’il peut le dessiner, lui et son fils. « Dessine autant que tu veux, aussi longtemps que tu ne filmes pas », répond le copain. Et à la vérité, les seules images filmées viennent à la fin, la dernière séquence qui montre les femmes du camp, hurlant, et qui nous ramène méchamment à la réalité, qui brise l’envoûtement dans lequel le dessin animé a réussi à nous tenir, aussi puissant qu’un cauchemar.

C’est ça la force de ce dessin animé, la raison de son utilisation, non pas pour imiter mais pour transposer la qualité envoûtante et semi-réaliste, merveilleuse, imaginaire, du rêve, de la mémoire, sans tomber dans l’onirique surréaliste, en respectant à la fois une sorte de reproduction de la réalité tout en conférant à celle-ci une qualité irréelle. La recherche de la « vérité », de la mémoire enfouie s’exprime aussi par l’inadéquation du dessin, ces moments imparfaits où le mouvement n’est pas fluide, où les yeux semblent ne pas fixer directement l’interlocuteur, ces imperfections de « raccords » et de « contrechamps », ces moments où l’arrière-plan est simplifié, toute la philosophie qu’on pourrait tirer de l’utilisation de ces imperfections pour la représentation filmique de la mémoire et du rêve, qui d’ailleurs sont traités de façon identique… Bref, tout ce qui dans un dessin animé réaliste passerait pour défaut devient ici qualité.


Légèreté
On peut encore comprendre autrement l’utilisation du dessin animé. Je pense à ce qu’écrit Calvino dans ses « Leçons américaines », la première qualité que selon lui la littérature du XXIe siècle devra poursuivre est la légèreté. Pas légèreté dans le sens d’insouciance mais comme opposée à la lourdeur, « pas la légèreté de la plume, mais celle de l’oiseau » écrit-il en citant Valéry… Légèreté qui est évidemment impensable et impossible s’il n’y avait de lourdeur, qu’il ne condamne pas, ce n’est pas une question de jugement éthique mais d’opposer à ce qui est de l’ordre de la lourdeur, dans la vie, la légèreté que peut donner aux mêmes événements une certaine manière de les représenter dans l’art ou la littérature. C’est ce que fait Benigni avec « La vita è bella » et c’est ce que fait Folman avec « Valse avec Bachir », l’utilisation du dessin animé permet une « légèreté de l’oiseau » par rapport à l’insoutenable pesanteur du massacre. Cela montre aussi que la « légèreté » de la création artistique est parfois la seule façon d’aborder les événements trop lourds pour être dits, pensés, envisagés directement. Mais cette dernière réflexion peut déjà être comprise comme un retour à une certaine lourdeur…


L’écran nazi
Le souvenir écran qui revient au narrateur est lié à la mer. Il se voit flottant dans la mer en bord de plage de Beyrouth, et son ami hollandais avec lui, ils se lèvent et sortent de l’eau, nus, trouvent leurs uniformes sur la plage, s’habillent, avancent et au détour d’une rue rencontrent une procession de femmes en noir hurlant et criant. « Quelle mer », lui dit le copain, « à Sabra il n’y avait pas de mer ». Le souvenir de la mer est faux, un piège de la mémoire. Les « vrais » souvenirs d’Ari ne reviendront que lorsque le psy lui aura fait une interprétation de la mer comme matière même du souvenir, de l’inconscient, de l’indicible. « Tu ne peux pas y penser directement parce que le camp de Sabra et Chatila évoque les autres camps, dont tes parents sont revenus, dont ton enfance est remplie, les camps nazis. » Le mot nazi est tombé et le souvenir d’Ari va s’éclaircir. Le souvenir écran, c’est les camps nazis, les récits qu’en ont fait ses parents. Une fois ce souvenir écran nommé, il se lève, les souvenirs de Sabra et Chatila apparaissent dans toute leur horreur.

Le psy ajoute un autre commentaire, sur les cercles de responsabilité : « ceux qui gardaient les entrées formaient le premier cercle, leur responsabilité dans les massacres est engagée ; toi, tu étais dans le deuxième cercle, qui a lancé les fusées, ce n’est pas toi qui as tué. »

Premier cercle, deuxième cercle…on pense à Dante et aux neuf cercles qui séparent aussi bien du centre de l’enfer que du paradis. Les cercles constituent aussi la manière dont Ari est à la recherche de sa mémoire, de ses souvenirs, dont il s’approche par cercles concentriques. Trop proche du centre, tu brûles, tu es aussi responsable que le tueur. Il y a matière infinie à réflexion sur cette notion de cercles de responsabilité…


La possibilité d’une pensée
Quoi qu’il en soit, Ari ne peut commencer à penser sa responsabilité qu’à partir du moment où le souvenir écran est levé, souvenir écran du nazisme qui établit l’égalité entre l’action israélienne à Sabra et Chatila et le travail d’extermination nazi, souvenir alimenté par les récits et peut-être, aussi, l’absence de récits, les silences, de la famille d’Ari sur les camps, le miroir d’autoflagellation que ce silence offre à Ari sur son rôle face aux massacres, l’accentuation du mortifère en lui ; alors que le fait de nommer ce souvenir écran lève l’impossibilité de penser sa responsabilité, ne l’innocente pas mais lui permet de penser où il se situe : dans le deuxième cercle de « ceux qui n’ont pas tué. » Il ressort de tout le film qu’il n’est dans le deuxième cercle que par le pur fait du hasard, qu’il aurait aussi bien pu être dans le premier et alors sa responsabilité aurait été différente. Mais ce n’est pas le cas.

« Valse avec Bachir » ne s’attache donc pas en premier lieu à nommer la responsabilité, mais bien à évoquer les conditions qui rendent cette nomination possible. Dire le souvenir écran qui, non dit, condamne sans appel. Le souvenir écran levé, la pensée devient possible, Ari peut donner une juste place à sa responsabilité.

Ainsi, accepter une responsabilité n’équivaut pas à un désir mortifère, mais correspond au contraire à la possibilité de penser sur soi, au-delà du désir mortifère dit sentiment de culpabilité et au-delà de l’autojustification à tout crin, son image spéculaire.

LE SOIR du 30/08/2008
Dessin animé Mémoire de guerre
La valse de Sabra et Chatila
Ari Folman dessine les souvenirs de la Guerre du Liban pour éclairer la mémoire de l’humanité.
Valse avec Bachir a fait l’événement au dernier Festival de Cannes. Pour la première fois dans l’histoire du long-métrage animé, un réalisateur donne aux images de fiction une force réaliste. Ari Folman dessine l’absurdité de la guerre, celle du Liban en 1982 et des camps de Sabra et Chatila. Il utilise le pouvoir onirique du dessin animé pour dépasser la brutalité documentaire.
La distance créée par le dessin permet de réfléchir à ces combats inhumains à l’abri de la violence immédiate des bombes et de l’odeur du sang. Pour mémoire, en 1989, les Nations Unies ont reconnu les massacres de Sabra et Chatila comme acte de génocide.
Et c’est justement de mémoire qu’il s’agit dans Valse avec Bachir. Ari Folman a perdu la sienne, celle d’une guerre cauchemardesque où il avait pour mission de tirer des fusées éclairantes pour permettre aux Phalangistes chrétiens d’entrer dans les camps et d’accomplir leurs forfaits.
Son film met en scène une quête des souvenirs cachés. Il part à la recherche de lui-même, de ses frères d’armes et par là, du sens de la tragédie inhumaine. Au bout de l’horreur, il pourra enfin regarder l’histoire en face.
« Au départ, j’avais envie de retrouver ma propre histoire, nous déclarait le réalisateur israélien à Cannes. Ensuite, je me suis demandé ce qui avait pu se passer dans la tête des autres. Au final, j’ai recueilli suffisamment de matériel pour raconter une histoire qui n’était plus seulement la mienne. A partir de là, réaliser un vrai documentaire avec des gens qui témoignent face à la caméra aurait été ennuyeux. Et puis comment aurais-je pu illustrer tous ces événements ? J’ai choisi le dessin animé plutôt que le documentaire pour travailler en totale liberté et entrer dans les cauchemars des gens. Le dessin était pour moi le meilleur moyen de toucher à la fois au conscient et à l’inconscient, à la mort, aux hallucinations… »
Pas de vérité dans l’horreur

Ari Folman refuse de donner une dimension politique à cette Valse, dont le mouvement s’inscrit dans le conscient et le subconscient de l’humanité. Il n’a pas voulu imiter mais transposer la réalité. L’impact du dessin animé n’en est que plus explosif.
Quand Ari Folman entre dans Sabra et Chatila, après le départ de Phalangistes cachés sous l’uniforme israélien, il renvoie à l’émotion ressentie par les rescapés du Ghetto de Varsovie. Des critiques ont aussitôt tracé un raccourci abrupt entre les camps nazis et ceux du Liban, à la vive surprise de l’auteur : « Je n’identifie absolument pas l’action des Israéliens à celle des Nazis. Il ne faut pas confondre la perception subjective d’une situation avec un événement historique ».
Valse avec Bachir ne règle pas de comptes, ne condamne personne. Ce n’est pas un film vérité, parce qu’il n’y a pas de vérité dans l’horreur. Avoir été mêlé aux massacres de Sabra et Chatila est l’une des pires choses qui puisse arriver à des êtres humains. Le film fait clairement débat jusque chez nous, où deux avant-premières sont organisées la semaine prochaine, avant la sortie en salles, le 10 septembre.

Le 4 septembre, l’ambassade d’Israël, le Cercle Ben Gourion, le Centre communautaire laïc juif, l’Institut de la mémoire audiovisuelle juive, Dialogue et Partage patronnent une projection à l’UGC. Le psychiatre Philippe Woitchik, questionné par Marcel Casteleyn, commentera l’influence d’événements violents sur la mémoire et le destin dans cette Valse. Le 8 septembre, Simone Susskind, la Fondation Heinrich Böll, Dor Hasalom et EPGP proposent une seconde vision à l’Arenberg, où le réalisateur est invité.
Valse avec Bachir, 4/09, UGC Toison d’or, avec Philippe Waitchik et Marcel Casteleyn, 19 h 30, 10 euros (7,5 euros en prévente). Infos & Réservations : info@imaj.be et Tél. : 02-344. 86.69 ;
8/09, Arenberg, avec Ari Folman, 8 euros (6,60 euros étudiants, chômeurs, seniors), les places peuvent être retirées à l’Arenberg à partir du 3/09 à 14 h.
DANIEL COUVREUR et NICOLAS CROUSSE


Dessin animé « Valse avec Bachir » ou le film-thérapie
La guérison d’Ari Folman
Le film du réalisateur israélien n’est pas un docu politique, mais une leçon d’humanité. Et de psychologie.

Entretien
Valse avec Bachir « n’est pas un documentaire sur le massacre de Sabra et Chatila ; c’est un film sur le trauma et l’oubli, sur un processus de guérison dont il est lui-même une étape. » Entretien avec Marcel Casteleyn, psychologue et maître de conférence à l’ULg, qui en débattra avec le psychiatre Philippe Woitchik, à l’UGC-Toison d’or le 4 septembre.
« Valse avec Bachir » est l’histoire d’un soldat israélien qui a servi au Liban dans les années 80 mais qui a tout oublié et qui va essayer de découvrir ce qu’il a fait à l’époque, notamment lors du massacre par les milices libanaises des Palestiniens de Sabra et Chatila, encerclés par l’armée israélienne. En quoi le psychologue est-il intéressé par un documentaire sur un épisode noir de l’histoire du Proche-Orient ?

Ce film est profondément psychologique. C’est un film sur le trauma et l’oubli, sur le parcours d’un individu, en l’occurrence le réalisateur, pour traiter un événement traumatisant de son passé. On ne peut pas couper à cette analyse psychologique du film. Le voir comme un documentaire sur le massacre de Sabra et Chatila, c’est passer totalement à côté du sujet. Car à quoi assiste-t-on ? À une guérison en deux étapes. La première est la résurgence mnésique : il s’agit pour Folman de retrouver ce qui a été oublié, refoulé ; ce qui a dû être oublié, car c’était une nécessité pour survivre. Et la seconde étape, c’est la réalisation du film lui-même.
Qu’est-ce qui a provoqué l’oubli ? Le fait que ce soldat qui a lancé des fusées éclairantes sur Sabra et Chatila, facilitant le « travail » des milices libanaises, ne pouvait supporter le souvenir d’actes immoraux ?
L’oubli n’est pas le résultat d’une censure de ce type-là. Dans ce cas de traumatisme par débordement, l’individu « oublie » ce qui n’a pas encore été pensé. La scène vécue ne peut pas être « métabolisée » par lui ; elle déborde ses capacités : trop affreux, trop dur. Il y a alors une espèce de court-circuit entre la perception et la vie affective ; cela ne passe pas par le filtre de la conscience et de la pensée. Mais oublier, cela signifie se condamner à éviter toutes les représentations qui seraient associées à la scène. L’oubli dans ce cas est une lutte, qui devient de plus en plus exigeante et coûteuse pour l’individu. Le parcours de guérison – la remémoration, puis le film – vise à inscrire ce qui a été vécu de manière brute sur le plan affectif, dans son histoire. Mais cela n’est rien d’autre que ce qu’ont dû faire ou n’ont pas pu faire les rescapés de la Shoah quand ils se sont tus dans toutes les langues pendant une génération ou deux, ou les soldats américains qui rentraient du Vietnam.
Le fait de réaliser le film, avez-vous dit, est la seconde étape de la thérapie. Pourquoi ?
Schématiquement, à partir du moment où ce qui avait été oublié est revenu à la mémoire, l’individu se retrouve dans l’état initial, c’est-à-dire avec des représentations insupportables. Il doit en faire quelque chose, et surtout autre chose que le réoublier, pour que cela ne s’enkyste précisément pas comme un traumatisme. Pour se reconstruire, Folman réalise ce film, de sorte que son histoire ne soit plus un débat interne, ingérable et insoutenable pour lui, mais soit sur la place publique ; il nous la propose afin de provoquer ce que nous faisons justement dans cet entretien : le délivrer du poids du traitement solitaire pour en faire une affaire commune.
Si « Valse avec Bachir » est un film d’animation, les dernières images sont des images d’archives filmées à Sabra et Chatila au lendemain du massacre.
C’est une manière de nous envoyer à la figure les images réelles dans toute leur brutalité, telles qu’il les a perçues au moment même. Et ce que le réalisateur nous dit, c’est ceci : « Je suis maintenant en mesure de vous montrer cette réalité, voyez comme elle était horrible à mes yeux. »
DOMINIQUE BERNS



Réfugiés palestiniens du Liban : le peuple oublié
Auteur(s) : Frédéric Loore

Au Liban, depuis 1948, une importante diaspora palestinienne (près de quatre-cent-mille individus), regroupée dans une douzaine de camps installés à la périphérie des principales agglomérations, ainsi qu’autour d’une quinzaine d’abcès de fixation disséminés à travers tout le pays, tente désespérément de survivre et d’affirmer son identité. Cette population particulièrement jeune et paupérisée, véritablement ghettoïsée, doit faire face au surpeuplement ainsi qu’à une situation sanitaire désastreuse, en plus d’être victime de lois libanaises qui la privent de ses droits à la citoyenneté, à l’éducation, au logement, au travail et à certaines libertés individuelles et collectives. Ce régime discriminatoire n’a visiblement d’autres buts que de dégrader les conditions d’existence des réfugiés palestiniens en vue de les inciter au départ. L’intégration des exilés palestiniens, sachant qu’ils sont majoritairement de confession sunnite, fait craindre à la société libanaise multicommunautaire l’effondrement du fragile équilibre installé entre les groupes religieux, chrétiens et musulmans, qui tiennent les rênes d’un pays disloqué par quinze années de guerre civile.

 
Pour lire la suite :
 

 
LES REFUGIES PALESTINIENS DE SABRA-SHATILA
Une « précarité durable assistée »
Par Philippe Montoisy (anthropologue)
Décembre 2006
 
AVANT PROPOS
 
Généralement, il ne se passe pas une semaine sans que nous entendions parler, aux journaux télévisés ou dans la presse écrite, du conflit israélo-palestinien. S’il y est souvent fait mention des Palestiniens de Gaza ou de Cisjordanie, la problématique des réfugiés palestiniens des pays limitrophes est, malheureusement, trop souvent, passée sous silence. Elle concerne cependant plusieurs centaines de milliers de personnes dont les conditions de vie, surtout au Liban, sont pour le moins difficiles à supporter. Ce travail a pour objectif de re-mettre en lumière les réfugiés palestiniens du Liban.

 
Pour lire la suite :
 
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