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Ecrits des Membres

Terrorisme. Le retour du sacrifice humain ?

| 15 12 2003

Eliane Feld, Evelyne Guzy, Sara Brajbart, Maurice Einhorn

La Libre Belgique - Lundi 15 Décembre 2003

Istanbul, novembre 2003. Plus de 700 corps mutilés, 56 noms à inscrire en lettres de sang dans le bilan de la déferlante terroriste qui envahit ce début de siècle. Autant de victimes sacrifiées pour triompher symboliquement de l'Amérique, de la Grande-Bretagne et des Juifs. Comment interpréter les diverses réactions de l'Occident face à un fanatisme qui fait fi de toute vie humaine? 
L'abandon du sacrifice humain par les grandes religions monothéistes représente l'une des plus grandes avancées de l'humanité. Il marque le passage de sociétés primitives à la civilisation. Après avoir ordonné à Abraham de tuer de ses mains son fils, Dieu l'empêche in extremis de commettre l'irréparable: il n'exige pas des siens de détruire le fruit de sa propre création. Ce message a été complètement intégré par le judaïsme et le christianisme, qui ne commettent plus aucun sacrifice, et par l'islam, qui substitue l'animal à l'humain. Cette évolution semblait irréversible. Pourtant, à propos de l'assassinat du reporter juif américain Daniel Pearl par des islamistes radicaux, Bernard-Henri Levy écrit: «Alors, peut-être ont-ils voulu nous dire: à partir d'aujourd'hui, nous n'égorgerons plus seulement les moutons, mais vous, chiens d'Américains, de Juifs, d'Européens.»

L'acte terroriste sacrifie des êtres humains afin de semer la peur et l'angoisse au sein d'une population entière. Il démontre de façon spectaculaire que rien ne peut s'opposer à la puissance de destruction de l'organisation commanditaire. Les centaines de musulmans tués lors des récents attentats le prouvent. Les victimes ne sont pas considérées comme des êtres humains mais comme des moyens de pression sur l'ennemi. Face à ces carnages, nous sommes tous confrontés à l'obsédante question: «Serai-je le suivant?»

A la fois suicide et meurtre collectif, l'attentat-suicide procède de ce mécanisme. Il est réprouvé par l'islam traditionnel parce qu'il brave par deux fois les interdits liés au respect de la vie. Mais, dans leur lecture perverse du Coran, les terroristes entretiennent un culte nihiliste: la mort pour la cause. Ainsi, alors que tout le processus de civilisation a consisté, depuis des siècles, à canaliser la violence et la haine instinctives, à leur donner des formes ritualisées ou codifiées et à déléguer à des institutions le soin de les gérer, une frange de la société musulmane a levé l'interdit du meurtre. Et a réhabilité le sacrifice humain.

Réagir à la pensée binaire que nous propose l'islamisme radical par un raisonnement primaire du type lutte du bien contre le mal, en stigmatisant la civilisation arabo-musulmane dans son ensemble, c'est entrer dans une confrontation qui se trompe d'ennemi. En revanche, refuser au nom de l'éthique commune aux trois grandes religions monothéistes «Le meilleur des mondes» proposé par les islamistes radicaux, c'est s'offrir une chance de victoire face au péril d'un nouveau totalitarisme. Pour vaincre, l'Europe doit être sûre de ses valeurs et les affirmer, fermement: la primauté de la vie humaine ne se négocie pas. Or il nous semble que notre société s'aveugle face à la démence sanguinaire.

Ainsi, une thèse fréquemment développée soutient que le terrorisme est une réaction au conflit israélo-palestinien et à l'usage de la force en Afghanistan ou en Irak. Cet argument sous-entend que la responsabilité des actes terroristes se trouve du côté des victimes. L'idée est rassurante: elle implique qu'une fois réglés les divers conflits d'Orient, le terrorisme international prendrait fin. Cette issue ne dépendrait donc que des Etats-Unis et d'Israël, désignés comme les agresseurs. En bref, tout se jouerait, ou presque, du côté des alliés de l'Europe. Rien du côté du monde islamique.

Ceux qui manient cette dialectique ignorent-ils le risque de voir, un jour, les bombes humaines viser Paris ou Bruxelles comme elles ont déjà atteint New York ou Istanbul? Il sera inutile alors d'invoquer la situation en Palestine, à Kaboul ou à Bagdad... Car les islamistes radicaux veulent avant tout s'en prendre à l'Occident et à ses valeurs démocratiques. Pour atteindre leurs objectifs, ils utilisent tous les prétextes. Hélas, chez nous, cet argument passe souvent mal: nous éprouvons une extrême difficulté à penser le terrorisme. Nous préférons l'absoudre, préférant y voir une réponse désespérée des faibles face à l'impérialisme américain ou sioniste.

Il est certes apaisant de plaquer des explications sur les actes les plus déments et de se dérober ainsi à la menace de l'insensé. Nous aimerions voir la folie terroriste comme un épiphénomène, et croire que le respect de la vie humaine est une valeur partagée. Nous refoulons Hitler, Staline, Pol Pot. Nous occultons nos aveuglements répétés devant l'inconcevable. Nous minimisons le danger en tentant de le rationaliser. Pourtant, comme l'a affirmé Gérard Dupuy dans «Libération» après les attentats contre les synagogues d'Istanbul, «Prétendre «expliquer sans excuser» est une erreur d'analyse en même temps qu'une faute morale. C'est une erreur parce que ces crimes relèvent d'une volonté d'anéantissement et d'un délire apocalyptique auxquels la cause palestinienne n'est qu'un prétexte et dont la cause doit être recherchée à l'intérieur même des sociétés islamiques. C'est une faute parce que cela revient à faire insidieusement des victimes des responsables indirects de leur mort

Un premier geste concret, tel une grande manifestation contre le terrorisme, permettrait de dire non à la nouvelle barbarie qui se nourrit de sacrifices humains. Comme nous avons si souvent dit non aux conflits ou aux situations que nous jugions injustes et révoltants. L'avenir de l'Europe face au péril terroriste ne mérite-t-il pas notre mobilisation ?

 Luce Cadranel, Ouzia Chait, Liliane Charenzowski, Régina Cykiert, Michel Gross, Pascale Gruber, Joëlle Melviez, Danielle Perez, Alain Reisenfeld, Dominique Salomon, Danielle Wajs.

A paraître: «Regards Croisés sur un phénomène ciblé: les attentats-suicides. L'exemple d'Israël.» 
 
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Courrier reçu concernant cette tribune libre
 
Ce petit mot pour vous dire que j'ai beaucoup apprécié, même en tant que non-juif, ce que vous écrivez dans La Libre Belgique de ce 15 décembre 2003 sous le titre "Terrorisme. Le retour du sacrifice humain".
Je suis surtout d'accord avec le texte de G. Dupuy paru dans "Libération" (en italiques vers la fin du texte).
Le terrorisme ne peut jamais être acceptable ni accepté.
"La primauté de la vie humaine ne se négocie pas": tout est dans cette courte phrase.
Par ailleurs, il faut chercher à intensifier tous les moyens possibles pour ne pas se résigner à la situation actuelle entre Israël et les Palestiniens, et trouver des chemins de paix... avec tous les hommes de bonne volonté (c'est le vrai message de Noël!).
Bien à vous.
 
Paul Pirot
professeur pré-retraité.

 

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