Ecrits par le Collectif
Tariq Ramadan : entre fondamentalisme et libre examen
...la visite de Tariq Ramadan ne semble pas avoir déclenché de réactions notables de la part des étudiants.
Collectif Dialogue & Partage - Le Soir - Vendredi 15 Février 2008
Ce paradoxe peut s’expliquer. Ce que le public retient surtout de Tariq Ramadan, c’est son physique télégénique, son talent d’orateur et sa capacité de répondre à la plupart des objections sans trop souvent se démonter. Car Ramadan a du talent, celui de communiquer. Et pour qui l’écoute d’une oreille insuffisamment attentive, Ramadan a tout à fait sa place dans les auditoires de l’ULB. Dans sa conférence, il dialoguera avec d’autres intellectuels de culture musulmane, Malek Chebel et Youssef Seddik, sur le thème « l’Islam et les Lumières ». Presque un sujet de prédilection pour ce prêcheur qui ne cesse d’appeler à l’émergence d’une citoyenneté musulmane européenne qui réconcilierait les valeurs de l’islam avec celles des démocraties occidentales – dans la mesure toutefois où « celles-ci ne s’opposent pas à un principe de l’islam », ajoute Ramadan dans une cassette intitulée Vivre en Occident. Ramadan s’est aussi attiré la sympathie d’une certaine frange de la gauche en mâtinant son discours religieux et identitaire de considérations sociales progressistes.
A y regarder de plus près, pourtant, les positions de Ramadan sont aux antipodes des valeurs du libre examen. Le fondamentalisme consistant à rejeter toute mise en cause sérieuse des textes fondateurs d’une religion, Tariq Ramadan doit sans aucun doute être défini comme un fondamentaliste. Quand il propose un « moratoire », plutôt qu’une abrogation de la lapidation, c’est qu’il n’y a rien qu’il craigne plus que « l’innovation » (bid’aa). Il faut entendre par là qu’il est de ceux qui estiment que non seulement les mots du Coran et des Hadith (les paroles de Mohamed) ne peuvent en aucun cas être remis en cause, mais qu’il en va de même des interprétations des salafs (« ancêtres »), personnages proéminents contemporains de Mohamed ou des générations qui lui ont immédiatement succédé.
C’est que Ramadan, auteur d’une thèse de doctorat dans laquelle il tente de donner de son grand-père, Hassan Al-Banna, fondateur des Frères musulmans, l’image d’un réformiste et d’un modernisateur, rappelle volontiers qu’il n’est pas officiellement membre de cette organisation, Parfois présenté comme leur « héritier distancié », il ne nous paraît pas évident qu’il s’en distancie suffisamment
De plus, si Ramadan fait souvent l’objet d’attaques de la part des plus durs représentants de la tendance salafiste, il ne cache pas une certaine approbation des positions de leurs « savants » (comme il les appelle lui-même). Sur son site internet, il estime que ces « savants » sont « très prudents dans leurs jugements ». Il considère que ces « savants » sont des références importantes dans les « les deux domaines du credo (al-’aqîda) et de la pratique (al-îbadât) ». Difficile de ne pas s’attarder sur ce dernier aspect, particulièrement inquiétant, de « la pratique »… Dans une interview en 2003 à la radio Beur FM, citée dans l’excellent ouvrage de Caroline Fourest, Frère Tariq. Discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan, il déclarait : « Il y a la tendance réformiste rationaliste et la tendance salafiste au sens où le salafisme essaie de rester fidèle aux fondements. Je suis de cette tendance-là, c’est-à-dire qu’il y a un certain nombre de principes qui sont pour moi fondamentaux, que je ne veux pas trahir en tant que musulman. »
Sous des dehors policés, Ramadan est « un fondamentaliste charmeur spécialiste du double langage ». Ce mot est d’Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient. Ses propos lui ont valu d’être poursuivi par Ramadan et, bien évidemment, acquitté tant en instance qu’en appel. La cour d’appel de Lyon précisant dans son arrêt du 22 mai 2003 que « Tariq Ramadan peut porter une responsabilité, peut-être morale, en faisant naître dans certains esprits une vocation terroriste ou en en confortant d’autres dans leur résolution à suivre une telle ligne de conduite ».
Nous ne pouvons dès lors comprendre pourquoi un groupe d’organisations se réclamant toutes du libre examen invite un fondamentaliste manipulateur de la trempe de Ramadan à un débat. A l’heure où le mal-être de nombreux jeunes d’origine musulmane est une évidence, dans un contexte social difficile et générateur d’exclusion, les organisations libre-exaministes souhaitent-elles participer à la campagne de repli identitaire orchestrée par Ramadan ? Souhaitent-elles vraiment donner un porte-voix à ce Tartuffe des temps modernes qui considère, par exemple, que le port du hijab est une obligation religieuse pour le respect de laquelle il faut lutter (toujours la référence à ces fameux textes fondateurs et aux fameux « salafs »), même s’il admet qu’il est préférable de l’enlever plutôt que de se faire exclure de l’école ?
Nous pensons pour notre part qu’il convient d’appliquer aux extrémistes identitaires musulmans la même stratégie que l’on applique à d’autres extrémistes identitaires : celle du cordon sanitaire. Toute autre attitude, considérant l’habileté du personnage, équivaut presque automatiquement à l’aider à renforcer sa légitimité.
On définit parfois le libre examen comme l´extension de la méthode scientifique aux questions de morale et de société... en ce cas, Ramadan est aussi peu légitime pour débattre de ces questions qu´un créationniste l´est pour débattre de biologie.
Verhaegen réveille-toi, ils sont devenus fous !
Signataires : Yves Caelen, Sara Brajbart, Maurice Einhorn, Christophe Goossens, Francis Grunchard, Michel Gross, Jacques Zajtman, Marcel Casteleyn, Roger De Lathouwer, Louis Kanarek, Anne Kornreich, Sylvie Lausberg, Francis Littré, Elide Montesi, André Nayer, Patrick Poty, Yvette Rauwers, Jean-Jacques Steene, Albert Szyper, Viviane Teitelbaum, Rolland Westreich, Doubi Ajami, Hubert Benkoski, Agnès Bensimon, Esther Burgeon, Eva Brakier, Gregory Bornet, Hanan Buch, Ousia Chait, Diane Culer, Corinne Evens, Régine Finkelsztein, Béatrice Godlewicz, Sandra Goffart, Jacqueline Goffin, Véronique Golard, Jean-Pierre Gratia, Michel Gottschalk, Samy et Lucyna Grauer, Léo Grossman, Isi Halberthal, Evelyne Hania, Georges Hirsch, Nathalie Holand, Sacha Horowitz, Gilles Jospa, Charles Kaminski, Kaja Kengen, Freddy Kornreich, Joël Kotek, Ruth Kupfersztein, Mona Nicolas, Catherine Oleffe, Michel Laub, Anne-Marie Lemaire, Marlène Leroy, Rachel Lypszyc, Rachel Péguine, Sylvie Perl, Eliyahu Reichert, Stéphane Rottenberg, Gaëlle Szyffer, Ingrid Tubbax, Elie Vulfs, André Wieder, David Wasserman, Marc Weisser, Guy Wolf, Jacques Zachman.
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