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Ecrits des Membres

Sharafat et la tragédie israélo-palestinienne

| 11 04 2002

Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde (Albert Camus)

Le Moyen-Orient se trouve plongé aujourd'hui dans une tragédie dont on a bien du mal à entrevoir l'issue. Aux attentats inhumains des islamistes radicaux et de certaines milices proches du Fatah répond une logique aveugle de répression militaire, elle-même de nature à faciliter le recrutement des poseurs de bombes.
Le prêt-à-penser ne s'accommodant par définition guère de la complexité, on assiste, parallèlement à cette dégradation continue, à une dérive dans le discours médiatique et politique concernant le conflit. L'hypertrophie du verbe et le recours incessant à des images et à des comparaisons radicales alimentent un parti pris massivement anti-israélien. On avance le concept de génocide, on invoque l'image d'Auschwitz et on se réfère au nazisme pour diaboliser un Premier ministre israélien qui devient une nouvelle figure de Satan.
Les Palestiniens, qu'ils soient combattants ou civils, se voient, eux, au contraire, décerner de façon univoque le statut de victimes, définitivement refusé à qui que ce soit du côté israélien. C'est une vision en noir et blanc absolue, du type western, où se rejoue l'éternel affrontement entre le Bien et le Mal.
Parmi les nombreux glissements sémantiques qui pervertissent littéralement le sens du récit médiatique sur le conflit, figure le qualificatif d'extrémiste accolé, de façon parfaitement symétrique, à Ariel Sharon et aux terroristes du Hamas et du Djihad islamique. Cette opposition a pour résultat de conférer à Yasser Arafat une image de modéré à la recherche effrénée d'une paix que Sharon s'évertue à lui refuser. Et qualifier de pacifistes ou de héros de la paix ceux qui tel José Bové n'ont cessé depuis des années de marquer un soutien indéfectible à la cause palestinienne et de réserver leurs critiques aux seuls Israéliens représente une de ces dérives sémantiques qui ne cesse d'alimenter le cycle infernal de l'incompréhension mutuelle et, partant, de retarder un dialogue si difficile et pourtant indispensable.
En réalité, Arafat et Sharon sont comme l'image en miroir l'un de l'autre, au point qu'Amos Oz, écrivain pacifiste israélien parlait récemment de Sharafat. L'un comme l'autre s'avèrent totalement incapables d'imposer à son peuple le renoncement à certains rêves (le Grand Israël et le mythe de l'indivisibilité de Jérusalem, capitale éternelle d'Israël, pour Sharon, le retour en Israël des descendants des réfugiés palestiniens de 1948, pour Arafat). Sadate et Rabin, et longtemps avant eux le roi Abdallah de Jordanie, ont payé de leur vie cette remise en question.
A Taba, (2) Ehud Barak s'était engagé résolument sur cette voie, mais, mis au pied du mur, Arafat lui a opposé un refus. Il a préféré rester pour toujours Abou Amar, le prestigieux dirigeant d'un mouvement de libération, plutôt que de s'engager sur la voie du compromis, dangereux pour sa propre image et peut-être pour sa vie. Il a de ce fait précipité la défaite électorale massive de la gauche en Israël.
Comme l'écrit Philippe Val dans Charlie Hebdo du 3 avril, Comment peut-on penser que la peur que font régner les attentats contre les civils n'a pas eu comme conséquence immédiate l'arrivée au pouvoir d'hommes comme Sharon? (hellip;) Sharon est un produit d'Arafat qui a toujours tenu sous le coude un mouvement terroriste.
De même, Arafat a-t-il cru pouvoir amener les Israéliens en position de faiblesse à la table de négociations en lançant la deuxième intifida qui, contrairement à la révolte des pierres, est une insurrection armée.
C'est ce jour-là que la guerre a fait sa réapparition dans la région.
A faire de ce conflit tragique un nouvel épisode de la lutte du Bien contre le Mal, du bourreau contre la victime, on dessert grandement la paix. Comme le souligne, dans le Monde du 5 avril, Ilan Greilsammer, l'un des piliers du camp de la paix en Israël, cet aveuglement anti-israélien a des conséquences absolument catastrophiques au lieu d'avoir des effets bénéfiques pour le processus de paix. La diabolisation continue d'Israël a sharonisé bon nombre d'Israéliens et a détruit le camp de la paix. (4)
Et l'angélisation des leaders palestiniens les a exonérés de leurs responsabilités envers leur peuple.
Le mot résistance seriné par les extrémistes et repris par certains médias, pour définir la lutte contre Israël, se réfère outrageusement à la résistance française pendant l'occupation allemande. Il faut le rappeler: les résistants ne s'attaquaient pas aux civils, n'utilisaient pas les enfants et ne recouraient pas aux attentats suicides. Ce ne sont ni les mêmes méthodes ni les mêmes valeurs.
En oubliant de condamner le terrorisme contre les populations civiles, la manifestation Ensemble contre la haine de dimanche dernier n'a pas failli au manichéisme ambiant.
Jeter de l'huile sur le feu qui embrase le Proche-Orient ne sert que ceux qui rêvent d'une ultime et décisive confrontation et contribue à précipiter les deux peuples dans un malheur indicible . .


Sara Brajbart, philosophe et journaliste, et un groupe de cosignataires cités en note (1)

(1) Ouzia Chaït (pédagogue), Henri Chaït (lecteur), Maurice Einhorn (médecin et journaliste), Véronique Golard (juriste), Michel Gross (sociologue), Francis Grunchard (ingénieur), Dan Kotek (journaliste), Joël Kotek (historien), Jacques Kummer (chimiste), Ruth Laub (biochimiste), Michel Laub (enseignant), Lizi Wimmer (publicitaire) et Jacques Zajtam (architecte).
(2) A propos des accords de Taba, combien de fois n'a-t-on pas reproché à Israël de proposer aux Palestiniens un pays morcelé Or, rien n'est plus faux ni plus malhonnête. Pour se faire une opinion objective, le lecteur se reportera à la carte tracée par des experts de l'autorité palestinienne à www.mondediplomatique.fr/ cartes/IMG/artoff8070.jpg
(3) Depuis le début de la seconde intifada: 1.100 morts palestiniens soit moins de 3morts par jour, 3 morts de trop bien sûr ; par comparaison, la guerre du Congo depuis août 1998 a tué 3.500.000 de personnes soit 3.000 morts par jour.
(4) Bien qu'un sondage publié dans l'édition du 5 avril de Yedioth Aharonot, un grand quotidien israélien de l'importance du Soir indique que 73% considèrent que si les attentats suicides cessent, Israël doit entamer des négociations.

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