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Quand une passion en cache une autre

| 22 04 2004

Michel Gross - Le Soir - Jeudi 22 Avril 2004

 

S’ils ont ressenti un profond malaise devant la violence exacerbée qui caractérise la « Passion » de Mel Gibson, peu de commentateurs ont mentionné l’origine véritable du film, sans laquelle la vision doloriste et militante du réalisateur de Braveheart ne peut se comprendre.

En effet, la source principale du script de Gibson est « La Douloureuse Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ », d’après les visions d’une religieuse stigmatisée, Anne Catherine Emmerich. [1] Ce livre étrange n’est pas né sous le soleil de la Palestine du premier siècle mais bien au 19ème siècle, à Dülmen, une obscure petite ville de Westphalie.
  Et le co-auteur du livre, voire son auteur véritable, n’est autre que Clément Brentano, un poète romantique, völkisch et antisémite, qui consacra une partie de sa vie à défendre la cause du catholicisme ultramontain. Nous avons donc affaire ici à une triple mystification. Le film ne s’inspire pas directement des Evangiles mais bien des visions d’une soi-disant mystique. Le livre n’a pas été écrit par la « mystique » en question, mais bien par un poète judéophobe et intégriste. Enfin, cet écrivain a toujours admis à contrecœur que son livre était surtout le fruit de son imagination.

  Un universitaire américain, Philip A. Cunningham[2], s’est amusé à recenser tous les éléments du film – et ils sont innombrables – provenant de la source Emmerich-Brentano. Il les a classés en trois catégories. 

  Tout d’abord, il y a les éléments dont il n’existe aucune trace dans les Evangiles. Par exemple: les agents de Caïphe soudoyant la population afin qu’elle témoigne contre Jésus ; des charpentiers juifs fabriquant la croix pendant le déroulement du procès, qui, de surcroît, a lieu dans l’enceinte du Temple ; Pilate affirmant craindre une révolte populaire s’il ne condamne pas Jésus; Jésus enfermé dans un cachot ; les grands prêtres assistant à la flagellation de Jésus; la femme de Pilate offrant un linge à Marie pour qu’elle y enveloppe son fils (dans le livre, elle rejoint les apôtres et se convertit). Sans oublier l’omniprésence obsédante du personnage de Satan.

  Deuxièmement, il y a les éléments qui proviennent effectivement de l’un ou l’autre évangile, mais qui, habilement juxtaposés, tendent à amplifier la responsabilité collective des Juifs. Par exemple, Gibson, à la suite de Emmerich-Brentano, mêle perfidement le verset « Celui qui m’a livré à toi porte un plus grand péché », adressé par Jésus à Pilate, que l’on ne trouve que chez Jean et le verset « Nous prenons son sang sur nous et nos enfants », adressé par Caïphe à Pilate, que l’on ne trouve que chez Matthieu. Malgré les protestations, Gibson a maintenu – toutefois sans le sous-titrer - ce dernier verset, qui est à l’origine de toutes les persécutions religieuses.

  Enfin, le film reproduit le climat de violence paroxystique et de dolorisme érotisé du livre de Brentano. Ce qui dans les Evangiles est sobrement décrit en quelques mots, prend ici des pages entières. Aucun détail ne nous est épargné, ni la longueur des clous, ni les « doux gémissements » de douleur que ceux-ci arrachent à Jésus en transperçant sa chair. Il est à noter que le Christ est sauvagement frappé avant d’arriver chez Pilate alors que les Romains ne font qu’observer la scène.

  Emmerich, dont le procès en béatification n’a pas encore abouti, est l’un des nombreux cas d’hystérie qui surgissent au tournant du siècle suite à la diffusion de l’hypnose magnétique. Elle doit surtout sa célébrité au contexte historique exceptionnel qui est le sien, et qui voit à la fois l’abolition des privilèges, l’émancipation des Juifs et la sécularisation des biens de l’Eglise. Son couvent est fermé en 1811 sur ordre de Jérôme Napoléon, roi de Westphalie. Ses symptômes - stigmates, catalepsies, anorexie, visions - éclatent dès lors au grand jour et deviennent rapidement une affaire publique.  La rumeur du prodige se répand jusqu’en Prusse où elle se transformera en enjeu politique après la chute de Napoléon et la restauration de l’Empire germanique. 

 En 1817, le destin d’Emmerich croise celui de Brentano. Celui-ci traverse une grave crise existentielle. Pour le poète romantique, cette rencontre est une révélation. Il a enfin trouvé son « havre » : une religion authentique, faite d’abnégation totale.  Il restera près de cinq ans au chevet de la stigmatisée. Entre la religieuse tombée en hystérie et le poète mélancolique tombé en religion, féru d’occultisme et de théosophie, se noue alors une relation étrange, une sorte de mariage entre spiritisme et Saint-Esprit. Un divin enfant naîtra de cette union : la « Passion », qui sera  suivie d’une « Vie de Jésus ».

  La « Passion », revisitée par le couple Emmerich-Brentano, est un récit paroxystique soufflé par une femme possédée, qui s’identifiait au Christ jusque dans sa chair. La facilité avec laquelle Emmerich entrait en transe n’avait pas échappé à la sagacité de Brentano qui n’hésitait pas à utiliser des techniques magnétiques pour provoquer les visions de la soeur. Il les notait scrupuleusement puis les transposait en allemand littéraire, non sans embellir le récit au passage.  Le résultat est une sorte de fantasme à deux où il est difficile de distinguer la muse de l’auteur. Le livre sera finalement publié près de 10 ans après la disparition de la nonne et tout le monde s’accordera à y reconnaître la patte de l’écrivain.

  Cela va sans dire, tous les deux éprouvaient une aversion profonde à l’égard des Juifs. Mais tandis que l’antisémitisme de la nonne illettrée était de nature naïve et superstitieuse, – elle croyait que le nez des Juifs s’allongeait sous le poids de leurs fautes – celui de Brentano était raffiné et militant. Son texte, « Le Pharisien », est un modèle du genre et le poète fut même accusé d’avoir inspiré les pogroms de 1819, les premiers qui suivirent l’émancipation des Juifs en Allemagne. 

  Sous l’alibi du récit évangélique, la haine des Juifs se donne libre cours dans la « Passion », où elle prend des accents fantastiques. La description « des étincelles de haine et de fureur qui, parcourant les rues, en rencontrent d´autres auxquelles elles se joignent, et croissant et grossissant toujours, montent vers Sion, et vont aboutir au tribunal de Caïphe comme un sombre fleuve de feu » est un véritable pogrom à l’envers, fomenté par la « lie du peuple juif ». Le parallélisme obsédant entre le calvaire subi par l’agneau de Dieu et les cris des agneaux sacrifiés lors de la Pâque juive est une arme fatale littéraire d’une redoutable efficacité. Quant au verset maudit Matthieu 27 :25, il déclenche aussitôt des visions d’apocalypse qui dévastent le Temple et plongent la religieuse en extase. 

  Gibson, qui vénère Emmerich, – il a exhibé une de ses reliques lors d’un entretien télévisé -  a trouvé dans ce livre un script bien saignant et prêt à l’emploi, comme l’exigent les foules qui se précipitent au cinéma, ce Colisée d’aujourd’hui. A cela, il a ajouté des effets spéciaux et quelques obsessions personnelles. Sans doute juge-t-il que cette version spirite de la Passion reflète l’esprit véritable des Saintes Ecritures mais il faut espérer que le lecteur averti n’aura pas le mauvais goût de prendre cette imagerie kitsch et obscène pour parole d’évangile.

Co-signataires :  Sara Brajbart, Maurice Einhorn, D.Ajami, A.Bensimon, Hu.Benkoski, G.Bornet, E.Braskier, L.Brenig, P.A.Brombart, H.Buch, L.Cadranel,Y.Caelen, O.Chaït, H.Chaït, D.Culer,Y.Domb, C.Evens, F.Feuer, R.Finkelsztein, B. Godlewicz, S.Goffart, J.Goffin, R.Goldfarb, C.Goossens, S.Grauer, L.Grosman, P.Gruber, F.Grunchard, L.Gutman L.Guzy, I.Halberthal, E.Hania, Z.Hecht, S.Hendrickx, G.Hirsch, N. Holand, G.Jospa, M.Jurdan, K.Kaminski, C.Kandyoti, R.Kenigsman, A.Kornreich, W.Kostucki, J.Kotek, L.Kramarz, H.Krasjman, J.Kummer,R.Kupfersztein, M.Laub, S.Lausberg, M.Leroy, R.Lipszyc, E.Littman, M.Laub, A.Levon, H.Miara Benkoski, C.Oleffe, S.Pahaut, R.Peguine, D.Perez, P.Poty, E.Reichert, A.Reisenfeld, S.Rottenberg, S.Rozenbaum, D.Salomon, C.Salvaye, A.Sanfeld, S.Schreiber, P.Snoeck, C.Stalberg J.J.Stene,  M.Talmazan, Ingrid Tubbax, V.Teitelbaum, B.Uffner, J.Vekemans, E.Vulfs, S.Wajskop, M.Weisser, R.Westreich, A.Wieder, L.Wimmer, G.Wolf et J.Zajtman. 
 


[1] http://www.livres-mystiques.com/partieTEXTES/CatherineEm/LaPassion/table.html
[2] http://www.bc.edu/research/cjl/meta-elements/texts/reviews/gibson_cunningham.htm
 
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