Ecrits par le Collectif
Les privilèges de Papon
La libération de Maurice Papon, choquante en soi aux yeux de beaucoup, l'est surtout pour les circonstances qui l'ont entourée.
La libération de Maurice Papon, choquante en soi aux yeux de beaucoup, l'est surtout pour les circonstances qui l'ont entourée. Cet individu qui n'a pas hésité à envoyer à la mort des hommes, des femmes et des enfants, pour le seul motif qu'ils étaient juifs et qui, malgré cela, amené ensuite une carrière où il a bénéficié de tous les honneurs,parvenant à devenir ministre de Raymond Barre, sous la présidence de Giscard d'Estaing, n'aurait en aucun cas dû être libéré presqu'à la sauvette.
Il ne méritait nulle clémence particulière d'autant moins que les statistiques de l'administration pénitentiaire française indiquent clairement que de nombreux vieillards, dont plusieurs nonagénaires végètent aujourd'hui encore derrière les barreaux, et ce pour des crimes sans aucun doute moins odieux que ceux de Papon. Ceci prouve bien que le grand âge n'est pas en soi un motif suffisant pour libérer un prisonnier.
Mais les circonstances dans lesquelles il a été mis fin à l'incarcération de Papon aggravent considérablement le malaise et même l'écœurement dont nous avons été saisis. Cet homme est décrit comme « grabataire » (2) dans le rapport médical sur lequel se sont fondés les juges qui ont pris la décision de le libérer. Cependant, il est sorti d'un pas tout à fait alerte de la prison, ce qui a d'emblée donné l'impression d'une véritable tromperie à tous les spectateurs de la scène. Ses avocats, d'une combativité et d'une agressivité extrêmes depuis le début , nous promettant encore de belles vengeances en son nom, ont ajouté une touche supplémentaire à ce sombre tableau en précisant que le terme de « grabataire » ne devait pas être pris à la lettre. On ne peut évidemment qu'avoir le souffle coupé à entendre un juriste nous expliquer, sans vergogne, que les mots utilisés dans un rapport médical, rédigé de surcroît à la demande d'un tribunal, ne doivent pas être interprétés de façon littérale. Et ce alors que l'on ne cesse d'enseigner aux futurs médecins qu'il faut toujours tourner sa plume sept fois dans son encrier avant de rédiger un quelconque document de ce type, dans la mesure où il s'agit d'un acte aux conséquences potentiellement redoutables. Faut-il encore rappeler avec quelle promptitude l'Ordre des médecins sévit fréquemment pour sanctionner les auteurs de certificats dits de complaisance ? On comprend que Georges Sarre, vice-président du Pôle républicain en France, ait interpellé le président du Conseil national de l'Ordre des médecins, Jean Langlois, sur la validité des rapports médicaux incriminés. Le rapport médical, rappelons-le une fois encore, pièce maîtresse du dossier d'évaluation de la demande de sortie de prison de Papon, nous faisait en effet entrevoir un vieillard cacochyme devant qui même les proches des victimes n'eussent pu réprimer un éphémère moment de cette pitié qui lui a toujours tellement fait défaut face à ses innocentes victimes. Le vieillard gravement malade, aux portes de la mort, aurait pu faire oublier l'espace d'un instant les horreurs de Vichy et cet inexcusable massacre auquel il présida, quelque quinze ans plus tard, en tant que préfet de police et qui est entré dans l'histoire sous le nom de tuerie du métro Charonne (3).
Mais ce qui nous fut donné à voir n'était pas le délabrement d'un homme ayant tout perdu de sa sinistre superbe; on a, au contraire, vu un vieillard à l'allure encore fière, narguant littéralement les spectateurs de la scène et se rendant d'un pas ferme et décidé à sa voiture pour rejoindre sa luxueuse propriété. L'imposture et le mensonge éhonté s'ajoutaient à une histoire écrite dans le sang.
Le renoncement à tout acharnement vengeur, à tout châtiment à la mesure du crime commis peut même apparaître comme un progrès de type humaniste, dans la même optique que l'abolition de la peine de mort notamment. Et que ce progrès induise une remise en question du rôle de l'univers carcéral n'est pas pour nous déplaire. Mais que cette avancée de l'humanité, plutôt que de bénéficier d'abord à des centaines de délinquants infiniment moins célèbres et aux méfaits tellement plus anodins, profite à un individu au passé si lourd, aux crimes si abjects et qui de surcroît a l'arrogance de jeter des anathèmes par la bouche de ses avocats sans manifester l'once d'un regret a de quoi surprendre et indigner. ·
(1) Le Collectif « dialogue et partage » regroupe des intellectuels juifs et non juifs. Plateforme
(2) Grabataire, tant du point de vue étymologique que pour ce qui est du sens usuel, désigne quelqu'un qui est à ce point malade qu'il ne peut quitter son lit
(3) Répression brutale d'une manifestation anti-OAS, dans le cadre de la guerre d'indépendance de l'Algérie, qui fit neuf morts et de très nombreux blessés et dont « Le Monde » écrivit qu'il s'agissait du « plus sanglant affrontement entre policiers et manifestants depuis 1934 ».
Mais les circonstances dans lesquelles il a été mis fin à l'incarcération de Papon aggravent considérablement le malaise et même l'écœurement dont nous avons été saisis. Cet homme est décrit comme « grabataire » (2) dans le rapport médical sur lequel se sont fondés les juges qui ont pris la décision de le libérer. Cependant, il est sorti d'un pas tout à fait alerte de la prison, ce qui a d'emblée donné l'impression d'une véritable tromperie à tous les spectateurs de la scène. Ses avocats, d'une combativité et d'une agressivité extrêmes depuis le début , nous promettant encore de belles vengeances en son nom, ont ajouté une touche supplémentaire à ce sombre tableau en précisant que le terme de « grabataire » ne devait pas être pris à la lettre. On ne peut évidemment qu'avoir le souffle coupé à entendre un juriste nous expliquer, sans vergogne, que les mots utilisés dans un rapport médical, rédigé de surcroît à la demande d'un tribunal, ne doivent pas être interprétés de façon littérale. Et ce alors que l'on ne cesse d'enseigner aux futurs médecins qu'il faut toujours tourner sa plume sept fois dans son encrier avant de rédiger un quelconque document de ce type, dans la mesure où il s'agit d'un acte aux conséquences potentiellement redoutables. Faut-il encore rappeler avec quelle promptitude l'Ordre des médecins sévit fréquemment pour sanctionner les auteurs de certificats dits de complaisance ? On comprend que Georges Sarre, vice-président du Pôle républicain en France, ait interpellé le président du Conseil national de l'Ordre des médecins, Jean Langlois, sur la validité des rapports médicaux incriminés. Le rapport médical, rappelons-le une fois encore, pièce maîtresse du dossier d'évaluation de la demande de sortie de prison de Papon, nous faisait en effet entrevoir un vieillard cacochyme devant qui même les proches des victimes n'eussent pu réprimer un éphémère moment de cette pitié qui lui a toujours tellement fait défaut face à ses innocentes victimes. Le vieillard gravement malade, aux portes de la mort, aurait pu faire oublier l'espace d'un instant les horreurs de Vichy et cet inexcusable massacre auquel il présida, quelque quinze ans plus tard, en tant que préfet de police et qui est entré dans l'histoire sous le nom de tuerie du métro Charonne (3).
Mais ce qui nous fut donné à voir n'était pas le délabrement d'un homme ayant tout perdu de sa sinistre superbe; on a, au contraire, vu un vieillard à l'allure encore fière, narguant littéralement les spectateurs de la scène et se rendant d'un pas ferme et décidé à sa voiture pour rejoindre sa luxueuse propriété. L'imposture et le mensonge éhonté s'ajoutaient à une histoire écrite dans le sang.
Le renoncement à tout acharnement vengeur, à tout châtiment à la mesure du crime commis peut même apparaître comme un progrès de type humaniste, dans la même optique que l'abolition de la peine de mort notamment. Et que ce progrès induise une remise en question du rôle de l'univers carcéral n'est pas pour nous déplaire. Mais que cette avancée de l'humanité, plutôt que de bénéficier d'abord à des centaines de délinquants infiniment moins célèbres et aux méfaits tellement plus anodins, profite à un individu au passé si lourd, aux crimes si abjects et qui de surcroît a l'arrogance de jeter des anathèmes par la bouche de ses avocats sans manifester l'once d'un regret a de quoi surprendre et indigner. ·
(1) Le Collectif « dialogue et partage » regroupe des intellectuels juifs et non juifs. Plateforme
(2) Grabataire, tant du point de vue étymologique que pour ce qui est du sens usuel, désigne quelqu'un qui est à ce point malade qu'il ne peut quitter son lit
(3) Répression brutale d'une manifestation anti-OAS, dans le cadre de la guerre d'indépendance de l'Algérie, qui fit neuf morts et de très nombreux blessés et dont « Le Monde » écrivit qu'il s'agissait du « plus sanglant affrontement entre policiers et manifestants depuis 1934 ».
Sara Brajbart, Philosophe
Ouzia Chait, Pédagogue
Maurice Einhorn, Médecin
Danielle Waks-Wajs, Médecin
Au nom du Collectif « dialogue et partage »
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