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Notes de Lecture

Les penchants criminels de l’Europe démocratique

| 03 09 2008

Jean- Claude Milner - 127 pages - Verdier 2003

Jean-Claude Milner nous décrit la manière dont l’Europe se situe et s’est située par rapport au nom juif. Le titre à lui seul en résume la thèse. Cet essai fulgurant et salutaire ne manquera pas de secouer le lecteur. Court mais exigeant, il aborde une foule de question dans une langue aussi précise qu’efficace. Le texte est divisé en 74 paragraphes suivis par autant d’éclaircissements. Sont repris ici quelques uns seulement des thèmes abordés. Problème-solution La notion de problème juif a prévalu sur celle de question juive : un problème réclamant une solution si possible définitive alors qu’une question peut demeurer ouverte. Le nazisme s’est inscrit dans la continuité de ce paradigme sans rien inventer de nouveau si ce n’est des moyens pour le résoudre. Tout et pastout. Milner s’inspirant de Lacan nous rappelle l’ équivocité du mot tous : il y a le tout limité, il y a le tout illimité (le pastout de Lacan). Mais un tout limité peut être fini ou infini. Ces considérations logico- techniques un peu ardues servent à définir les types de société et la relation entre politique et société : depuis le 19ème siècle, l’Europe s’est proposé un nouveau type de société plutôt qu’un nouveau type de gouvernement, la société devenant le point organisateur de la vision politique du monde. La société moderne est au régime de l’illimité : rien ni personne n’existe à l’égard de quoi la fonction cesse de faire sens ; rien ni personne n’existe qui fasse suspens de la société. La société est le transcendant par excellence de la modernité : elle est l’illimité même. Histoire société et politique Un détour ensuite par Thucydide, Aristote, Platon et Paul de Tarse pour nous dire qu’il y a collision entre deux structures : la société moderne illimitée et la politique, telle qu’elle a été configurée par l ’ histoire et par la théorie qui manie des touts limités. Dans les faits, la congruence entre les deux registres est assurée par une violence logique : que la majorité vaille pour le tout. La version européenne classique nous indique que la société est le lieu des problèmes et la politique, celui des solutions. Si donc il y a un problème juif, il se pose dans la société et s’il se pose dans la société, c’est parce que le Juif y apparaît comme support d’une exception, d’une limite, d’un dire que non à la fonction de société. La solution appartient aux politiques ; par-delà les diversités circonstancielles, la formule en est simple : il faut que la voix du non se taise, soit par transformation intérieure du Juif, soit par disparition matérielle du Juif. Solutions Les Lumières et l’Aufklarung ont proposé leurs solutions : la culture excluant toute référence religieuse pour les premières, l’intégrant sans l’exclure pour la deuxième. Avec l’entrée dans la culture par la voie royale de l’érudition européenne le problème juif semblait résolu. Mais le scandale réapparaît sous une forme inversée : le nom juif resurgit comme figure du pastout, parasitant le logico- politique. Ses adversaires seront cette fois les partisans des touts limités et ils développeront le discours antisémite le plus acharné : le maurrassisme s’oppose de toutes ses forces intellectuelles et matérielles à l’illimitation moderne, jusqu’à thématiser explicitement la primauté de la politique (touts limités) sur le social (illimité). Cette fois le nom juif se voit attribuer les traits de l’illimitation : les juifs sont partout, ils ne sont de nulle part, ils n’ont pas de territoire, ils sont l’argent qui circule sans frontières, le marché qui s’étend au monde entier. L’exception du paradigme de 45 Hitler hérite de l’Europe et donc du problème juif qu’il fallait absolument résoudre même pour les non- antisémites : le Juif est celui pour qui la chambre à gaz a été inventée. Mais avant d’oublier Hitler, il fallait dissimuler sa victoire et le cadeau qu’elle apportait à l’Europe et pour cela il importait de prétendre que la défaite de Hitler était complète, comme était complète la victoire sur le fascisme. C’est pourquoi à cette époque, l’Europe, pour une courte durée a accepté et fait prévaloir le paradigme de 45. Ce paradigme nous dit que dans la guerre, seule la victoire est belle, que la défaite n’est jamais honorable et que la victoire peut produire la solution définitive de quelque problème, que la justice peut se trouver et demeurer dans le camp des vainqueurs. Mais cette attitude est radicalement étrangère à l’Europe démocratique et bourgeoise. En temps normal, elle ne supporte que le paradigme inverse, seul d’après elle, à pouvoir être dit civilisé. On peut le résumer par cette phrase de Simone Weil « Etre toujours prêt à changer de côté comme la justice, cette fugitive du camp des vainqueurs ». Ce paradigme ne déteste pas la guerre et il ne révère pas la paix mais il ne supporte pas la victoire. Les tenants absolus du paradigme la rejettent. Les modérés l’admettent, mais au prix d’excuses de plus en plus exigeantes ; il faut que le vainqueur soit un opprimé, ou à tout le moins qu’il ait été opprimé plus récemment que le vaincu ; il faut qu’on puisse démontrer, par des raisons éventuellement sinueuses, qu’il n’est pas l’agresseur, et par dessus tout, il faut qu’il soit le plus faible. Israël L’Europe continentale ne peut pas ne pas désirer la disparition d’Israël, qui est le nom de sa propre honte. De même que l’URSS a dû disparaître pour permettre l’extension de l’Europe à ses frontières naturelles, de même Israël devra disparaître pour permettre l’adéquation de l’Europe à son image rêvée. Le Palestinien Quel est le paradigme palestinien ? Obtenir ses buts de guerre par la défaite militaire, à condition qu’elle soit répétée. Multiplier les morts sans défense, faire parade du sous armement ; choisir les tactiques de défaite, programmer l’inorganisation matérielle et morale de ses propres populations, et en fin de compte, boucler la boucle et la réamorcer en faisant de la violence la plus aveugle le témoignage de ce qu’on est le plus faible. Les Palestiniens ont sans doute intériorisé la représentation que les Européens ont construite à partir de leur paradigme. Les deux doctrines des droits de l’homme : 1) Les droits de l’homme classiques – ceux de 89 – sont nés du logico- politique. Ils y matérialisent une figure de limite. Ils ne fonctionnent que par une évidence sensible : la plus simple et la plus bête possible. Celle des corps, qui ne réclame aucune interprétation. Un corps sent s’il est libre ou pas, dans ses mouvements, dans son expression parlée, dans ses opinions, seraient-elles les plus niaises et les plus conformistes. 2) Les droits de l’homme nouveaux privilégiant l’âme : une âme ne peut jamais assurer qu’elle soit libre. Elle ne peut pas même assurer qu’elle désire l’être. C’est la doctrine herméneutique, par quoi les droits de l’homme sont devenus complexes, inextricables et équivoques ; Du « nul n’est censé ignorer la loi » du logico- politique, on est passé au « nul n’est censé connaître ses droits » de la société illimitée. Autres thèmes Parmi les nombreux thèmes qui ne sont pas repris ici : la différence entre Juifs d’affirmation, d’ interrogation et de négation, la quadriplicité masculin /féminin/parents/enfants dont l’ homme nouveau veut s’affranchir mais que le juif requiert, le perpétuel contretemps. Conclusion Jean Claude Milner nous dit que les Juifs n’intéressent plus personne en Europe. Même pas ceux qui militent activement contre le nom juif. L’antijudaïsme moderne est devenu la forme naturelle de l’indifférence ; la persécution, la forme naturelle du désœuvrement ; le déni de l’ antijudaïsme et de la persécution, la forme naturelle de l’opinion raisonnable. Le premier devoir des Juifs , c’est de se libérer de l’Europe : en la connaissant complètement, telle qu’elle a été – criminelle par commission et telle qu’elle est devenue : criminelle par omission sans limites.

Danielle Wajs
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