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Le retour d’une utopie mortifère (Carte blanche)

| 23 12 2003

«Une maison pour deux familles, mais pas un lit pour deux personnes» (Amos Oz, écrivain israélien, militant pour la paix)

Membres du collectif Dialogue & Partage - Le Soir - Mercredi 12 Novembre 2003

«Une maison pour deux familles, mais pas un lit pour deux personnes» (Amos Oz, écrivain israélien, militant pour la paix)
Israël est désigné dans certains milieux, et pas seulement alter mondialistes, comme l’incarnation du mal absolu, d’une façon qui fait irrésistiblement penser aux caricatures antisémites d’avant-guerre. Même le père de Marc Dutroux, chez nous, réfute le qualificatif de monstre souvent accolé à son fils et désigne celui qui, à ses yeux, est un «véritable monstre», à savoir Ariel Sharon. La diabolisation extrême d’Israël et des Israéliens relaye, avec quelques décennies de retard, celle du Juif de Céline et de ses pairs.

Dans un monde où l’on massacre aussi allègrement que naguère, où Poutine, pourtant désormais considéré comme parfaitement fréquentable, n’en finit pas d’écraser le peuple tchétchène, où le Tibet est réduit au silence, où bien des régimes tyranniques semblent avoir signé un bail avec l’éternité, Israël est devenu la figure du mal absolu.

Cette stigmatisation démesurée a elle-même créé un climat où tout est désormais possible dans le registre de la mise en cause d’Israël. Jusqu’à son existence même, contestée jusqu’il y a peu par les seuls mouvements pro palestiniens. Au point que l’on voit ressurgir aujourd’hui une idée naguère défendue par des Juifs communistes et leurs excroissances et qui n’avait plus cours que dans de petits cénacles plus ou moins confidentiels. Cette idée mortifère, parée des habits de l’utopie et de la grandeur d’âme, est celle d’un Etat binational, où Juifs et Arabes vivraient pacifiquement côte à côte.

Hors de toute autre considération, il paraît plus que curieux de voir cette idée réactualisée dans cette Europe qui prouve et illustre tous les jours les difficultés des Etats multinationaux. Des bombes corses ou basques à l’horreur qu’a connue l’ex-Yougoslavie, du divorce dit de velours entre Tchèques et Slovaques à la sanglante guerre d’Ulster, les peuples du continent ne cessent de marquer les dangers des coexistences forcées au sein d’un Etat unique. Ce n’est pas non plus un hasard si l’Union européenne, elle, a choisi la fuite en avant de l’extension de son territoire plutôt que l’approfondissement de son unité.

Certes, la coexistence pacifique dans un Etat bi- ou multinational n’est pas impossible, comme le montrent les exemples belge, canadien ou suisse, où un solide socle de valeurs communes a permis le maintien bon gré mal gré d’une certaine unité nationale. Encore que celle-ci soit constamment en jeu dans notre pays, malgré l’absence de tout conflit armé mutuel et malgré un catholicisme commun.

Mais ne voit-on pas immédiatement que dans un contexte historique et actuel de guerre, d’attentats ravageurs et de répression, les puissants antagonismes des peuples israéliens et palestiniens rendent une telle unité pacifique parfaitement illusoire?

Toutes les idéologies sous-jacentes mises à part, le refus d’accepter un Etat juif va cependant bien plus loin que l’échec des exemples précités. Il est curieux de voir que des gens qui invoquent sans cesse le droit international, refusent le fait israélien, pourtant dûment entériné par l’ONU il y a 55 ans déjà. Et ce sont les mêmes qui défendent la thèse d’un Etat binational consistant à renvoyer les juifs à leur statut de minorité, les arabes étant appelés à devenir très rapidement majoritaires dans cet Etat.

A l’heure où l’on applaudit, à juste titre, le plan de paix dit de Genève, évidemment fondé sur le concept de deux Etats souverains vivant côte à côte il est d’autant plus aberrant d’en revenir au concept d’Etat unique.

Le monde n’a cessé de répéter, comme une incantation, le «nous ne savions pas» face aux horreurs passées, ajoutant même «plus jamais ça».

Or, c’est bien ce serment de ne pas laisser se répéter les horreurs du passé qui commence à être renié.

Nous connaissons les atrocités des conflits religieux qui se sont réveillés ces dernières années avec l’islamisation des politiques arabes, le drame des chrétiens libanais poussés à l’exil par un pouvoir militaro religieux hostile aux infidèles et, aussi, l’émigration massive des palestiniens chrétiens. Imagine-t-on sous quels auspices se développerait un Etat où chaque composante exigerait le respect et le développement de sa propre identité nationale et religieuse ?

N’y a-t-il pas quelque chose de délirant à voir renaître cette idée de mariage forcé entre deux peuples à un moment où l’un d’entre eux se barricade littéralement chez lui afin que l’autre ne vienne pas y faire sauter tous les jours des bombes ? Et qu’existe l’ébauche de solutions équilibrées et raisonnées fondées sur la seule idée juste dans cette région, celle de deux Etats pour deux peuples ?

Uri Avnery, pacifiste israélien et visiteur régulier de Yasser Arafat à la Moukata, s’oppose également à cette idée d’Etat binational : «Le loup doit vivre avec l’agneau, a dit le prophète Isaïe. C’est possible à notre époque aussi pourvu que vous apportiez un nouvel agneau chaque jour», écrit Avnery dans un texte diffusé par Shalom Archav (La Paix Maintenant) en septembre 2002. Et de préciser que «cette plaisanterie cruelle [lui] revient à l’esprit chaque fois que l’idée d’un Etat binational réapparaît».

Avnery pose encore trois questions, qui sont en effet les seules qui comptent:

1. Les deux parties accepteront-elles cette solution?
2. Un Etat binational peut-il fonctionner?
3. Mettra-t-il fin au conflit ?

Trois questions auxquelles Avnery répond résolument par la négative.

Derrière des arguments se parant du masque de la justice et d’une idéologie bien-pensante promettant des lendemains qui chantent, se cache désormais un projet d’élimination d’un pays. Un pays de trop, comme le peuple Juif fut naguère considéré comme un peuple de trop.


Sara Brajbart, Maurice Einhorn, Christophe Goossens
et Gregory Bornet, Yves Caelen, Ouzia Chait, Henri Chait, Diane Culer, Corinne Evens, Eliane Feld, Michel Gross, Pascale Gruber, Francis Grunchard, Evelyne Guzy, Charles Kaminski, Béatrice Kostucki, Jacques kummer, Serge Pahaut, Jean-Jacques Stene, Elie Vulfs, Albert Szyper, Danielle Wajs, Guy Wolf, Jacques Zajtman

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