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Ecrits des Membres

La libre dérive d’Elia Suleiman

| 12 12 2002

Sara Brajbart-Zajtman, Père André Brombart, Maurice Einhorn, Evelyne Guzy, Pascale Gruber, Serge Pah

 

Le libre champ de la culture laisserait-il le champ libre à toutes les dérives idéologiques ? Une question légitime, à la lecture des interviews du cinéaste palestinien Elia Suleiman parues dans la presse.

Le festival de Cannes présente l’immense avantage de mettre en lumière le talent d’artistes méconnus dans nos pays. « A la lisière de l’art et de la politique, de l’image et du pouvoir» (2), Cannes a ainsi permis à toute une panoplie de cinéastes moyen-orientaux de donner un éclairage personnel à une réalité parfois sanglante. Le festival a également couronné l´un d´entre eux : Elia Suleiman, qui s´est vu décerner le Prix spécial du jury pour son film, Intervention divine. Une récompense quelque peu ternie par les propos militants qu´il a tenus aux journalistes de La Libre (3) et du Soir (1) venus l´interviewer...


Suleiman original, inventif? Dans ses films, peut-être. Mais pas dans sa description binaire de la réalité, pour laquelle il use parfois, à l´occasion des entretiens accordés aux journalistes, d’une terminologie plus proche de la propagande que d´une vision sensible d’artiste, témoin de la complexité du monde. Dans son rôle de militant, le réalisateur surfe sur la vague du politiquement correct actuel : il peut donc accuser Israël de tous les maux, brouiller l´image de ce pays sans, apparemment, soulever la moindre contestation.
Silence radio, donc, quand le réalisateur palestinien assène que « L´humour juif n´a jamais été meilleur que dans les camps de concentration. On peut se demander pourquoi. Pour moi, c´est évident." (3) « Quand on vit un moment très dur, on utilise l´ironie pour souffler un peu. Dans les pires conditions de l´histoire de l´homme, les Juifs ont produit un humour inouï ». Faisant l’impasse sur la liberté de création et d´expression dont bénéficient les artistes dans les territoires palestiniens et en Israël, le cinéaste recourt à un sophisme : " les Juifs avaient un humour inouï dans les camps. Je montre, dans mon film, le sens de l´ironie et de la dérision des Palestiniens. Donc les Palestiniens sont les Juifs d´hier et ils vivent les affres connues par les Juifs durant la Deuxième Guerre mondiale". Ah! qu´en termes pervers ces choses-là sont suggérées, aurait peut-être dit M.Jourdain, s´il avait fait de la politique. « Il est vrai qu’un Palestinien se sent tel un Juif en Israël, un peu comme un vrai Juif se sent dans un pays antisémite du monde » précise Suleiman (1). Par un de ces subtils retournements de situation que nous réserve l’histoire, Israël pratiquerait donc un racisme anti-arabe, faisant des Palestiniens les nouveaux Juifs du monde.
Nul ne vient nier ici les terribles conditions de vie du peuple palestinien. Mais leurs camps n’ont rien à voir avec ceux de la mort. Notons, au passage, que les camps de réfugiés ont été maintenus pendant des décennies alors que les territoires palestiniens étaient sous l’administration de pays arabes, et que l’autorité palestinienne n’a toujours rien fait pour améliorer les conditions de ceux qui y vivent, dans les zones sous son actuel contrôle. Pourtant, comme pour mieux renforcer ses propos, le réalisateur palestinien évoque aussi les ghettos (« Nazareth est un ghetto » (3)), autres emblèmes des persécutions juives et des discriminations vécues par les noirs, en Afrique du Sud.
Depuis un moment, déjà, d´autres qu´Elia Suleiman tentent de jeter, notamment par le recours au vocable d’apartheid, l´anathème sur Israël. Avec eux, le réalisateur contribue à entretenir la confusion autour de la sévère répression des attentats-suicides, des mesures de sécurité drastiques qu´ils entraînent et de ce que ces détracteurs d’Israël considèrent, bien légèrement, comme une volonté constitutionnelle et étatique de discrimination israélienne à l´égard de toutes les populations de cette région.
C’est faire fi de la réalité. Les Arabes israéliens votent et élisent leurs représentants au Parlement. Et certains d´entre eux ont payé de leur sang, corps mêlés à ceux des Israéliens, leur présence dans des bus ou des restaurants frappés, en Israël, par des «kamikazes». Mais il est vrai, aussi, qu´Elia Suleiman semble peu désireux de condamner franchement les attentats-suicides semant la mort dans les populations civiles. Il va jusqu’à affirmer sans sourciller: «Faut-il renoncer au terrorisme ? Suis-je pour la violence ? (…) J’espère que les kamikazes cesseront lorsqu’Israël cessera aussi ses activités meurtrières»(1) . Où est la cause, où est la conséquence, Suleiman n’en a cure. Et il semble légitimer l’assassinat sanglant et indistinct de civils ayant commis le seul crime de se trouver au même endroit qu’un poseur de bombe.
Images sous-jacentes de camps de la mort, du ghetto : il manquait un élément pour parfaire la démonstration. Il arrive. A la question ‘Pensez-vous que votre film sera montré en Israël?’, Suleiman répond « J´espère qu´il le sera. Mais ce film doit faire face à la même problématique que les autres. Pour être montré, il doit avoir un distributeur qui a envie de le sortir. Mon premier film est sorti en Israël et il est resté quatre mois dans le top ten du box-office. Israël est, maintenant, un pays fasciste moderne, on n´y pratique plus la censure. C´est une méthode primitive. Ils sont bien trop intelligents pour cela, cela existe encore dans un monde retardé, comme le monde arabe. »(3).


Passons sur l´opposition, un brin perverse, entre les personnes soi-disant "intelligentes" et celles vivant dans un "monde retardé". Pour Suleiman, soit Israël ne diffuse pas ses films et il s´agit d´un Etat fasciste qui pratique la censure. Soit il les diffuse, et il s´agit d´un Etat fasciste... moderne. Dans les deux cas, la cause est plaidée et Israël... discrédité. Cet Etat serait-il donc un régime autoritaire, basé sur la contrainte et pratiquant la pensée unique? Suleiman joue-t-il la politique du pire, et préfère-t-il qu´il n´existe plus au Proche-Orient de société ouverte où l´on pratique le débat? Comme aucun pays "fasciste" ne l´a jamais fait. Et comme il faut espérer qu´un jour, un futur Etat palestinien, le fera, à son tour. Suleiman plaide pourtant pour que le mot fasciste soit « redéfini. Précisé. Non galvaudé.»(1). Mais dans quel but ? Pour une application particulière à Israël, sans doute. Cette proposition nous paraît inacceptable.


« La philosophie extrême-orientale nous a appris que chaque action de notre journée doit être méditée, réfléchie avec amour pour être mise en relation avec les autres. Si l´on essayait comme cela d"´esthétiser" nos vies? »(3), propose, le cinéaste palestinien. Sublimer notre existence par l’Art, pourquoi pas? Mais encore faut-il que, derrière cet esthétisme se retrouve un message apte à rapprocher, plutôt qu´à diviser. Bref, sans diabolique surprise derrière une "Intervention divine".
« Je suis un pacifiste. Totalement. Je hais la violence. Mais mon imaginaire la hait-elle ? »(1) se demande Suleiman. Une lecture attentive de son discours nous a donné la réponse. Notre analyse est confirmée par la fameuse scène finale de son film : Intervention Divine se termine par la vision d’une Ninja palestinienne en tchador, auréolée de balles envoyées par des soldats israéliens, telle une kamikaze glorifiée.
Sara Brajbart-Zajtman, Père André Brombart, Maurice Einhorn, Evelyne Guzy, Pascale Gruber, Serge Pahaut et les membres du Collectif Dialogue et Partage


(1) Le Soir du 27 mai 2002
(2) Le Monde du 15 mai 2002
(3) La Libre Belgique du 22 mai 2002, partiellement mis en ligne le 22 octobre 2002 sur www.lalibre.be

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