Notes de Lecture
La Belgique racontée à Noa
Marc Uyttendaele - 127 pages - Editions du Grand Miroir
| Marc Uyttendaele - 127 pages - Editions du Grand Miroir | |
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Paradoxales « Lettres persanes » ! Le « héros » en est un Israélien, journaliste de profession, en rupture de ban avec sa société d’origine confrontée à l’Intifada palestinienne, aux attentats et leur répression. En visite en Belgique, pays d’où venait sa mère, il le raconte à sa fille, encore adolescente, à travers des courriers électroniques. Etrange visiteur d’un été, qui en quelques semaines à peine assimile la complexité de son pays de villégiature mais ne semble rien comprendre à son pays d’origine, à ses conflits et à ses mentalités… Drôle de zigue qui à l’âge de cinquante ans, prend conscience que son pays a « toujours été en alerte et souvent en guerre » et occupe un territoire voisin depuis 35 ans ! Il oublie encore que la paix n’a jamais été conclue avec plusieurs Etats voisins, mais bien avec l’Egypte et la Jordanie, mais aussi que durant 10 ans, de 1991 à 2001, il y a eu un processus de paix, une autonomie des territoires palestiniens devant mener à un Etat indépendant… Il se souvient qu’il y a des attentats en Israël, ce qui l’angoisse ; il n’y voit pas jamais la faute des Palestiniens car dans sa haine inextinguible contre Sharon, élu en 2001 (à le lire, il tyranniserait seul la région depuis 30 ans), il oublie que les attentats ont pris de l’ampleur des années avant son gouvernement. Il croit encore « par la presse française », que son pays est devenu une dictature et que les partis religieux viennent d’y arriver au pouvoir ! Il croit, via quelques gauchistes attardés, que l’antisémitisme chez nous est une invention de la propagande israélienne. Bienvenue en Belgique, Mister No Where Man ! L’amnésique confond les Israéliens et les Palestiniens, les appelant tantôt des peuples proches, tantôt des communautés d’une même nation, oubliant que l’Onu a voté en 1947 le partage de la Palestine et qu’un seul Etat a émergé en 1948, par la faute du refus des Arabes. Il oublie par contre qu’il y a un million d’Arabes israéliens, druzes, musulmans ou chrétiens, qui forment eux des communautés intérieures tranquilles, avec des droits civils… Cet homme, profondément dépressif, croit que tout était mieux avant, lorsqu’il vivait dans son kibboutz et non comme un futur bourgeois bruxellois. Cet homme est profondément malade de lui-même, jusqu’à la caricature : sa mère est arrivée en Israël après le génocide juif en Europe ; là-bas, les Juifs devenus les Israéliens n’auraient (selon lui) aucun attachement à leur terre, mais chercheraient juste un havre de paix. Les Israéliens n’auraient « par leur faute » pas d’autres issues que le cercueil ou la valise… Qu’il fait, en migrant éternel ! Le vrai sujet du livre, mais c’est bien sûr ! C’est la Belgique : ses paysages et ses habitants et surtout son histoire et ses institutions politiques, fort bien décrit. L’aridité pédagogique du sujet est bien délayée par un style alerte, un peu d’humour et de poésie, dans un genre plutôt épistolaire mais pas comme on rédige des e-mails ! Quelques remarques s’imposent. D’abord, il est invraisemblable qu’une famille juive vivait au grand jour dans le Bruxelles de 1944, le père pratiquant la médecine et la fillette allant à l’école ! (p.12) Ensuite, on apprend que l’auteur préfère la « dolce vita » du pays de Liège à la mentalité « arrogante et sûre d’elle-même » des Anversois… Concernant le dirigeant socialiste Jules Destrée, l’auteur fait l’impasse sur le contexte interne et l’histoire européenne qui expliquent son passage de positions de 1912, celles d’un nationaliste wallon et d’un raciste, à celles de 1929 et 1932, en patriote belge et en défenseur des droits de l’homme. Dans l’évocation de l’histoire des idées, il ne dit pas assez l’importance de l’aile progressiste du libéralisme belge ou le lien structurel entre l’Eglise catholique et le mouvement flamand. Enfin, il fait un long commentaire de la « question royale », qu’il relie incidemment à l’antisémitisme. On a l’impression, à le lire, que Léopold III était assez isolé parmi les élites dirigeantes belges dans ses convictions antidémocratiques et donc que la neutralisation de la fonction royale a résolu le problème. C’est un point de vue « laïc et républicain » qui 80 ans après l’instauration du suffrage universel et plus de 100 ans après le début des conflits linguistiques ne nous a pas convaincu d’un apaisement démocratique durable. Le modèle politique belge est-il un exemple universel exportable dans les régions en crise ? Maître Uyttendaele est un brillant avocat, constitutionnaliste et universitaire, proche du parti socialiste : il voit la réforme de l’Etat un peu en rose, puisqu’il en a été l’une des éminences grises. Il présente le fédéralisme actuel comme un aboutissement logique de l’histoire, inscrit en creux dès les origines du pays. La Belgique est-elle un Etat bi-national ? Elle est plus exactement bi-communautaire, et de facto multilingue et multiculturel, comme il l’explique très bien par la revendication identitaire flamande imposant la voie médiane de la communautarisation, comme mode de conquête du pouvoir par une majorité démographique plutôt qu’idéologique. Cela fragilise l’Etat, et il explique bien l’éreintante recherche de compromis pour pacifier les conflits communautaires, les absurdités financières du partage et du transfert des compétences. Cela peut-il se concevoir hors d’une relative prospérité, et surtout de l’équilibre entre les puissances voisines, Angleterre, France et Allemagne, puis du parapluie américain et enfin de la méta-structure de l’Union européenne ? Nous partageons avec lui le descriptif des qualités du peuple belge, qui ont fait sa force : un patriotisme tempéré, de l’autodérision, le sens des réalités, du compromis et du tragi-comique dans les négociations, de la tolérance voire de la générosité dans l’accueil. Il a sans doute raison de critiquer la puissante presse flamande, idéologiquement influente et laxiste avec son extrême-droite, malgré le « cordon sanitaire » autour de celle-ci. De fait, la persistance dans le paysage politique belge du Vlaamse Blok se nourrit du terreau fertile d’une surenchère nationaliste que ne justifie pas le contexte politique, économique et social d’aujourd’hui. Cependant, les Belges francophones sont sur le même bateau, et il a raison de parler de leur presse comme tiède et peu indépendante d’esprit. Dire que l’on est minoritaire et donc impuissant à dépasser les critiques, c’est comme dire que la main droite n’est pas responsable de la gauche. C’est un peu le péché originel de ce fédéralisme à deux qui ressemble parfois à un huis clos infernal… Reste à savoir à quels lecteurs s’adresse l’essai. S’il s’agit des Belges ou plus largement du monde francophone, c’est seulement un plaidoyer pro domo, fort instructif au demeurant. S’il s’agit du peuple juif et plus singulièrement des Israéliens, dans le sens de la leçon par l’exemple, l’épître pauliste est une missive infantilisante à laquelle nous préférons alors la belle voix de paix et d’amour de la chanteuse… Noa ! Alain Reisenfeld
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