Ecrits des Membres
L’année de toutes les régressions
La Libre Belgique - Mardi 09 Avril 2002
Paru le 9 avril 2002 dans la Libre Belgique en réponse à la tribune libre de Francis Martens intitulée "Deux lectures de l’histoire "(et rebaptisée «La vérité a péri») et parue le 3 avril 2002
La critique de Sharon, légitime s'il en est, se mue en procès sans appel d'Israël et à sa diabolisation.
Il y a un an, c'est-à-dire une éternité, la paix au Proche-Orient était à portée de main. A Camp David puis à Taba, Ehoud Barak acceptait de restituer aux Palestiniens la quasi-totalité des territoires occupés et se montrait prêt à renoncer au mythe tenace de l'indivisibilité éternelle de Jérusalem. Mais alors que l'impossible semblait enfin atteint, Arafat brandissait, en échange, le problème du droit au retour des réfugiés, pulvérisant du coup l'édifice patiemment mis sur pied. Abou Amar a ainsi ouvert à Taba la voie royale qui allait amener quelques semaines plus tard Ariel Sharon au pouvoir en Israël. Jean-Marie Colombani a mille fois raison d'écrire à ce propos dans son éditorial du `Monde´, daté du 3 avril, que `Sharon c'est le choix d'Arafat´.
Cette formidable régression, qui a amené en quelques mois à peine Israéliens et Palestiniens, pourtant condamnés à s'entendre, au bord du gouffre, s'accompagne d'une autre régression, non moins profonde, qui voit le triomphe des boutefeux et des redresseurs de torts au détriment des partisans du dialogue. La critique de Sharon, légitime s'il en est, s'est très rapidement muée en procès sans appel d'Israël et à sa diabolisation.
Cette régression s'observe aussi à la façon particulière de relire et de réécrire l'histoire du conflit proche-oriental en remontant à ses sources. Le crime, dès lors, n'est plus l'occupation qui perdure depuis 1967, enjeu de tous les débats jusqu'ici, mais l'existence même d'un Etat juif, ce que Francis Martens, dans sa tribune libre du 4 avril, qualifie `d'Etat ethniquement pur´. `Le péché originel de l'Etat d'Israël est un fait´, écrit-il. Et voilà Israël irrémédiablement renvoyé à sa condition de Juif d'entre les nations. Pire encore, ce psychanalyste affirme que l'antisémitisme `n'est jamais que la contrepartie aux procédures mises en oeuvre par les juifs pour ne pas disparaître´, à savoir, précise encore Martens, les mille et une procédures de séparation du pur et de l'impur. Une manière insidieuse d'entonner l'ignoble antienne selon laquelle pour ce qui est de l'antisémitisme, le Juif n'a qu'à chercher en lui les causes des persécutions qu'il subit.
Au final, Francis Martens délégitime toute prétention identitaire aux Juifs. Il apprécie leur `âme nomade´ ou encore comme les tolère-t-il comme minorité dans le cadre d'une Palestine réunifiée qu'il imagine `multiculturelle, pluraliste, laïque´ mais qui, ne soyons pas naïfs, sera rapidement dominée par les islamistes.
C'est indéniablement une formidable régression que de substituer à la demande légitime d'une coexistence entre deux Etats vivant pacifiquement côte à côte, la remise en cause des fondements mêmes de l'un d'entre eux. Cette attitude, parfaitement illustrée par l'image de la pomme utilisée par Francis Martens, ne peut avoir comme effet que de conforter les plus extrémistes parmi les Israéliens, arguant de l'impossibilité d'un accord réel avec des Palestiniens et des Arabes qui ne souhaiteraient rien d'autre que la destruction d'Israël. Sous couleur d'engagement, une telle attitude représente de la part d'intellectuels, une démission radicale.
(1) Sara BRAJBART (philosophe et journaliste), Ouzia CHAÏT (pédagogue), Henri CHAÏT (lecteur), Maurice EINHORN (médecin et journaliste), Véronique GOLARD (juriste), Michel GROSS (sociologue), Francis GRUNCHARD (ingénieur), Joël KOTEK (historien), Jacques KUMMER (chimiste), Ruth LAUB (biochimiste), Michel LAUB (enseignant), Lizi WIMMER (publicitaire) et Jacques ZAJTMAN (architecte).
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