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Ecrits par le Collectif

L’Orient compliqué et les idées simples

| 03 06 2006

Le Soir - Samedi 03 Juin 2006

«Je partais vers l’Orient compliqué avec des idées simples», disait le général de Gaulle avant de s’embarquer pour le Liban dans les années 40. Bien de l’eau a coulé sous les ponts, bien des guerres ont depuis lors ravagé le Proche-Orient, mais rien n’a vraiment changé à cet égard. Le prêt-à-penser et le manichéisme le plus réducteur continuent à exercer leurs ravages dès lors qu’il est question du conflit israélo-palestinien. Pour nombre de nos contemporains, il ne convient guère d’avoir d’états d’âme et de tergiverser sur ce point, car c’est bien à un nouvel épisode de la guerre éternelle du Bien contre le Mal qu’il nous est donné d’assister dans la région.

 

Pour eux – et les intellectuels ne manquent pas dans leurs rangs – le bourreau et la victime sont clairement désignés. Et tout ce que peuvent faire les uns et les autres s’inscrit dans la logique des rôles qui leur ont été, une fois pour toutes, assignés. Les témoignages de bonne foi d’un côté sont déclarés nuls et non avenus, car émanant d’un camp d’où ne peut jaillir que l’horreur; les dérives de l’autre sont tout au plus des accidents de parcours que le statut de victime efface par essence.

Une barrière est érigée entre les deux populations, la voici tout aussitôt qualifiée de «mur de la honte». Qu’une soixantaine de constructions du même ordre puissent être relevées dans le monde n’y fait rien. C’est bien celui de toute évidence conçu pour freiner le risque d’attentats-suicides qui choque profondément la conscience de nos belles âmes.

Qu’on nous entende bien, les signataires de ce texte déplorent, eux aussi, l’érection de ce mur, car il est le symbole extrêmement concret de l’échec des tentatives passées de rapprochement, de la mort de l’esprit d’Oslo. Son tracé aussi nous paraît sujet à caution, dans la mesure où il ne respecte pas pleinement celui des frontières d’avant 1967, mais son existence même n’est en rien comparable à l’horreur qui sévit quotidiennement dans le monde.

On ne peut de même que déplorer le cycle de la violence, des attentats aux représailles, des tirs de roquettes aux bombardements de rétorsion, qui déchire la région et qui génère tant de misère humaine. Une misère profondément injuste et choquante, sur laquelle nombreux sont ceux qui continuent, à travers tout, à jeter un regard en noir et blanc, digne des westerns de la belle époque. Mais force est de rappeler qu’il y a eu dans ce conflit depuis que dure l’occupation des territoires palestiniens, mille fois moins de morts, des deux côtés cumulés, que dans celui du Congo, par exemple. Comme il convient de rappeler à ceux qui depuis des années ressassent Sabra et Chatila, massacre qui ne fut tout de même pas le fait des Israéliens, pourtant constamment incriminés à cet égard, que les 180.000 morts de la guerre civile libanaise, eux, sont en général parfaitement oubliés. Et que les incessants massacres commis au Darfour sont presque relégués par les bien-pensants au rang d’anecdote.

Trois faits récents au moins – et un fait est plus têtu qu’un Lord-Maire, dit-on – devraient pourtant convaincre tout un chacun de la complexité extrême des rapports humains et politiques dans cette région écrasée par le poids de l’Histoire et de guerres incessantes.

Lorsque le général Tarek Abou Radjab, chef des renseignements généraux palestiniens et le plus haut responsable de la sécurité du président Abbas, a récemment été victime d’un attentat à la bombe de toute évidence perpétré par un groupe islamiste, il a très rapidement, après des premiers soins rudimentaires, été transféré dans un hôpital israélien. Plutôt gênant dans la vision d’un conflit opposant des «génocidaires» à leurs victimes.

Une deuxième information récente apparaît plus troublante encore dans cette optique. On apprenait en effet il y a une quinzaine de jours, le développement d’un phénomène stupéfiant, rapporté par le Standaard. Un nombre croissant de jeunes Palestiniens s´arrangent pour se faire emprisonner en Israël afin d´étudier dans de meilleures conditions et prennent pour ce faire de sérieux risques, comme de se présenter à un point de contrôle avec une arme pour être sûrs d’être embarqués. (1) C’est là un fait dont personne n’a à se réjouir, car il est le signe du désarroi profond de la population palestinienne, des conditions très dures dans lesquelles elle est obligée de vivre. Mais il montre par ailleurs également l´absurdité de la vision d´un Israël génocidaire le couteau entre les dents.

Le troisième fait que l’on pointera, et sans nul doute celui qui est politiquement le plus important, est la fameuse déclaration commune des leaders palestiniens emprisonnés qui ont récemment signé entre eux une plateforme destinée à constituer la base d’un accord avec Israël. Une déclaration qui, tout en ne cédant rien sur les droits essentiels des Palestiniens, s’avère d’une modération impressionnante par rapport aux positions de l’actuel gouvernement d’Ismaïl Hanyeh et qui, d’après une enquête toute récente, recueille pratiquement 80% d’opinions positives dans la population palestinienne (2). Dérangeant aussi aux yeux de ceux qui ne peuvent imaginer que les prisons israéliennes puissent être des lieux où la démocratie garde ses droits, même et surtout vis-à-vis des détenus palestiniens.

Au moyen orient, seule la paix est révolutionnaire. Seul le dialogue israélo-palestinien peut résoudre un conflit qui oppose deux justices et n’oppose en rien la justice, qui serait tout entière d’un côté et l’injustice, qui fonderait toute action de l’autre côté.

Sara Brajbart, Maurice Einhorn, Christophe Goossens, Francis Grunchard, Michel Gross, Ali Yousfi, Jacques Zajtman, Khalil Zeguendi, Corinne Evens, Isi Halbertal, Viviane Teitelbaum
Izzeldin Abuelaish, Doubi Ajami, Gregory Bornet, Marie-France Botte, Benoît Bourgine, Eva Brakier, Armand Broder, P.André Brombart, Hanan Buch, Henri et Ousia Chait, Diane Culer, Brigitte Degen, Roger Delathouwer, Régine Finkelsztein, Béatrice Godlewicz, Sandra Goffart, Jacqueline Goffin, Sybille Hendrickx, Ruth Kupfersztein, Elide Montesi, André Nayer, Mona Nicolas, Catherine Oleffe, Michel Gottschalk, J.P. et A.M. Gratia, Samy et Lucyna Grauer, Evelyne Hania, Sacha Horowitz, Gilles Jospa, Charles Kaminski, Louis Kanarek, Yvette Rauwers, Kaja Kengen, Freddy Kornreich, Joël Kotek, Jacques Kummer, Michel Laub, Sylvie Lausberg, Marlène Leroy, Serge Pahaut, Patrick Poty, Yves Rasir, Eliyahu Reichert, Stéphane Rottenberg, Jean-Jacques Steene, Gaëlle, Szyffer, Albert et Sylvie Szyper, Ingrid Tubbax, Elie Vulfs, Marc Weisser, Rolland Westreich, André Wieder, Lizi Wimmer, Guy Wolf, Jacques Zachman.

 

(1)

De Standaard

16-5-2006

 

(2) La Paix Maintenant, 30 mai 2006

 

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