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Entretien avec Shlomo Ben Ami

| 27 01 2003

« Comment relancer les négociations entre les belligérants du conflit israélo-palestinien »

« À mon avis, toute l´équipe travailliste veut entrer dans la coalition nationale. »

Le 20 janvier 2003 dernier, l´Institut Royal des Relations Internationales (IRI), cellule de réflexion et de prospective du Ministère des Affaires étrangères belge, organisait une conférence : «  Comment relancer les négociations entre les belligérants du conflit israélo-palestinien »

Présents, Esma Abdel Neguib, ex-ministre des Affaires étrangères d´Egypte et ex-secrétaire général de La Ligue Arabe ; Miguel Morantinos, émissaire européen au Proche-Orient ; Edouard Walker, ancien Ambassadeur des Etats Unis en Israël, et Shlomo Ben Ami, ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement Barak. Participant par vidéoconférence, Mohammed Dahlan, chef de la sécurité préventive à Gaza, dont le voyage fut décommandé au dernier moment car il fait l´objet d´une plainte déposée également contre Arafat et Jibril Rajoub par les familles des victimes des attentats du Dolphinarium et de la pizzeria Sbarro : il risquait donc d´être arrêté en Belgique en vertu de la loi de compétence universelle. À l´occasion de ce débat, Shlomo Ben Ami, l´un des artisans des rencontres de Camp David et de Taba, nous a accordé une interview. 

Sara Brajbart :   Votre parti, les Travaillistes, se présente aux élections sans grand espoir...


Shlomo Ben Ami : Ce sont des élections sans aucune importance.

Sara Brajbart :  On va recommencer dans 8 ou 9 mois ?
S. Ben Ami : Oui, ce sont des élections qui ont lieu dans une période de scepticisme, en relation avec le processus de paix. Les gens ne croient pas que le système politique peut produire une autre solution que celle qui a déjà été proposée, et je ne pense pas qu´on peut inventer quelque chose de nouveau. Oui, les Israéliens sont sceptiques au sujet du partenaire. Indépendamment de ce qu´on lui propose, on n´arrive à rien avec lui. Dans cette situation, le processus de paix n´est pas le sujet des élections. L´électorat retourne vers ses racines tribales. Les religieux se tournent vers les partis religieux, les Russes vers les groupes russes et nous aurons une Knesset très fragmentée. Avec des difficultés énormes pour créer un nouvelle coalition. L´alternative est entre une coalition d´extrême droite où Sharon représentera peut-être l´extrême gauche de la coalition, ce qu´il ne veut pas, ou alors une coalition nationale. Et cette dernière solution prévaudra. Ce qui signifie que M. Mitzna sera un épisode dans l´histoire du parti travailliste. Parce qu´à mon avis, toute l´équipe veut entrer dans la coalition nationale.

Sara Brajbart :   Le parti ne risque-t-il pas d´imploser ?
S. Ben Ami : Absolument. J´entrevois la possibilité que la coalition nationale ne résistera pas aux pressions d´une crise moyen-orientale et à une proposition de paix - si elle arrive - de la part des Américains, immédiatement après le conflit irakien.

Sara Brajbart : C´est évident pour vous qu´il y aura la guerre d´Irak ?
S. Ben Ami :  Même si la solution du problème irakien ne passe pas par la guerre, il y aura des pressions très grandes de la part du monde arabe et, j´imagine, des pays européens pour articuler une solution au problème israélo-palestinien. Ce qui obligera le gouvernement israélien à réagir. Donc un gouvernement d´union nationale ne peut pas accepter un plan de paix qui doit inévitablement être très généreux sinon il ne passera pas. Ce ne peut pas être un accord de paix sur 40% du territoire comme le pense Ariel Sharon. Un gouvernement d´union nationale ne résiste pas à la paix. Il veut la paix, certes, mais il est l´otage d´une structure interne, d´un parti, d´un programme et je pense que cette Knesset ne peut pas résister. Le système proportionnel israélien est arrivé à une situation absurde. On arrive à créer des majorités mais ce sont des majorités qui n´arrivent pas à gouverner. Un Premier Ministre israélien est condamné à échouer. Du moment qu´il entre dans son bureau, il peut commencer à compter les jours. Et la majeure partie de son temps, il le passe à de savants raisonnements pour survivre politiquement.

Sara Brajbart : Bien que les problèmes de sécurité des Israéliens ne sont pas résolus, ceux-ci vont tout de même élire Ariel Sharon qui incarne pour eux la sécurité ?
S. Ben Ami : D´abord, c´est un homme d´expérience. Ensuite, les gens se disent, voilé, il y a eu un gouvernement israélien qui est allé très loin. Les difficultés sont telles qu´il faut une volonté extraordinaire d´arriver à une paix basée sur l´accord le plus généreux imaginable, et je sais de quoi je parle. Donc, les Israéliens se méfient du partenaire et ils se méfient de leur système politique qui ne permet pas, bien que démocratique, de produire cette rencontre, ce point d´équilibre avec les Palestiniens. Alors les Israéliens se disent à propos de Sharon : « au moins, il y a quelqu´un qui nous défend. » Sharon ne résout pas le problème mais il donne une réponse qui procure une certaine satisfaction face à la violence palestinienne. C´est la raison centrale de sa popularité. Et ils se disent, avec l´expérience Barak - Ben Ami, on est allé trop loin.

Sara Brajbart :  Ils ont raison de penser cela ?
S. Ben Ami : L´instinct des Israéliens quand ils disent ces choses-là est fondé sur un sentiment réel et valable. Voilé que nous sommes au coeur de mes contradictions personnelles. Je suis anti-Sharon mais je comprends la démarche de ceux qui le favorisent.

Sara Brajbart :  Des Israéliens de gauche disent que vous êtes trop élégant pour faire de la politique.
S. Ben Ami : Ce n´est pas une question d´élégance. J´ai fait de la politique pendant six ans, c´est une carrière presque sans précédent étant donné que je suis arrivé très vite à une situation de responsabilité. Je suis très satisfait d´avoir laissé sur la table les paramètres d´une paix possible entre Israéliens et Palestiniens. Le fait qu´on n´ait pas abouti ne signifie pas qu´il existe un plan de paix meilleur que celui-là. On reviendra un jour à ce plan. Je n´en espérais pas tant lorsque je suis entré en politique.

Sara Brajbart : Charles Enderlin est assez sévère avec vous dans son dernier livre. Il évoque notamment le fait que vous n´avez pas voulu signer un accord sur la ligne verte du 4/6 /1967. (Le rêve brisé, Fayard, page 188)
S. Ben Ami : Pourquoi faut-il des négociations si on doit retourner sur la ligne verte ? C´est une preuve de l´ignorance de Charles Enderlin. Le processus de paix est basé sur la résolution 242 de l´ONU. Les frontières de 67, c´est ce que visent les Palestiniens. Mais dans une négociation, il y a deux partenaires. La résolution 242 ne signifie pas retourner à la ligne verte. La stratégie des Palestiniens consistait à obtenir d´abord un accord sur le principe des frontières de 67 et, dans un second temps, procéder à la signature d´amendements. Ma position était à vous allez avoir le principe et si on n´arrive pas à un accord sur les amendements, on n´aura toujours pas de solution pratique. Il faut lire mon livre à ce sujet. (Quel avenir pour Israël ? P.U.F.) Le livre d´Enderlin est sans importance aucune. Je ne veux même pas entrer dans ce livre. Les journalistes l´utilisent parce qu´ils veulent bien l´utiliser. C´est eux le problème, plus qu´Enderlin. Comme les bêtises de Beilin sur les réfugiés. C´est un accord qui n´a jamais existé. C´est un accord entre Beilin et Beilin. Oui, il est travailliste mais faire, comme le fait Enderlin, un livre en présentant des citations selon un ordre arbitraire ! Je pensais que l´Europe était un continent civilisé. Un livre, c´est quelque chose de sérieux. Un livre, ce n´est pas dire « Ben Ami a dit » et « Untel a dit » ! Si un étudiant me présente un tel travail, en tant que professeur d´université, je le renvoie de la classe. C´est honteux. Mais cela signifie quelque chose sur les journalistes qui prennent ce livre comme une bible. L´opinion publique a reçu mon livre aussi. Si les gens ne comprennent pas mon livre, cela dit quelque chose sur le niveau des gens. Mon livre a pourtant été bien reçu en France. La seule différence entre Monsieur Enderlin et moi, c´est que j´étais là. Les Palestiniens ont rejeté toutes les propositions. Les paramètres de Clinton accordaient pratiquement tous les territoires aux Palestiniens. On parlait de 95, 96% mais à la fin, on parlait de la totalité des territoires. C´est un débat académique !

Sara Brajbart :  À propos de la souveraineté sur le Mont du Temple - Harém al-Charif, Enderlin vous reproche, dans son livre ( ibid., p.327) d´avoir fait miroiter cette éventualité aux Palestiniens sans que Ehud Barak ne soit préalablement informé de cette démarche. Cela a donné un faux espoir aux Palestiniens. Ils ont été déçus et sont devenus méfiants.
S. Ben Ami : Ce que j´ai proposé aux Palestiniens et le Premier ministre l´aurait aussi accepté, c´est la souveraineté totale sur le Harém al-Charif, à une condition. Qu´il soit stipulé dans l´accord qu´ils expliquent pourquoi ils ne vont pas excaver. Car il y a là-bas, un lieu saint pour les Juifs. Et sans réclamer de souveraineté pour nous. Et ils ont rejeté cette mention.


Sara Brajbart Il y a aussi la question des dédommagements que réclamaient les Palestiniens pour les années d´occupation.
S. Ben Ami : Oui, on avait avancé très loin et ils ont rajouté ce dernier point. Les Palestiniens ne sont pas capables de se résoudre à un compromis avec l´Etat d´Israël. Arafat n´assume pas la reconnaissance de la légitimité d´un Etat juif au Moyen Orient. Et il est en train de perdre. Pour les Palestiniens, cela va de mal en pire.


Sara Brajbart : Pour les Israéliens aussi, cela va de pis en pis. Et puis, il y a aussi le ton que vous employez pour parler aux Palestiniens que relève Enderlin.
S. Ben Ami : Enderlin, Shmenderlin !
D´où vient que son opinion ait tant d´influence sur l´opinion publique, alors qu´il n´était pas présent !

Sara Brajbart : Quelle solution préconisez-vous ?
S. Ben Ami : Je défends l´idée d´un accord international. Je ne pense pas que les Israéliens ou les Palestiniens peuvent produire un accord. C´est la façon dont je résous ma contradiction. Je suis anti-Sharon mais je comprends la légitimité de l´attitude des Israéliens. Si je critique Sharon et je dis : « Monsieur Sharon, vous n´avez pas de programme politique. »  Il me répond : « vous aviez un programme politique et il n´a pas marché ! Alors, quelle est la différence entre votre programme politique et mon non-programme » « Les deux sont inacceptables par Arafat, donc je reste. » Il choisit la force qui ne mène à rien. Il n´existe pas d´issue. Tout est bloqué. C´est pourquoi je crois que la solution doit venir de l´extérieur, sur base des paramètres de Clinton que nous avions négociés avec les Palestiniens. Guidés par Arafat, ceux-ci ne veulent pas accepter la légitimité de l´Etat d´Israël, c´est la simple réalité. A Taba, on a mis un hélicoptère à la disposition des Palestiniens pour aller à Gaza présenter les paramètres d´un accord à Arafat. Et ils ont refusé d´y aller. Abou Ala a dit clairement :  « Arafat ne veut pas d´un accord. »  Il a utilisé ces mots mêmes !

Sara Brajbart :  Qu´en est-il de cette force internationale d´interposition ?
S. Ben Ami : À Camp David, on était arrivé à un accord sur l´installation de cette force d´interposition internationale sur la Vallée du Jourdain pour séparer la Jordanie et l´Etat palestinien et assurer la démilitarisation de l´Etat palestinien. En fait, les Palestiniens voulaient une force d´interposition américaine. Nous étions d´accord.

Sara Brajbart : Si aujourd´hui, on revenait à des négociations, vous pensez que les Européens devraient être impliqués à L´importance de l´Europe n´a-t-elle pas été sous-estimée ?
S. Ben Ami : C´est à l´Europe de se poser la question de pourquoi on l´écarte. Si elle veut jouer un rôle, elle doit aussi se rapprocher de la sensibilité des Israéliens.

Sara Brajbart : Ce n´est pas le cas ?
S. Ben Ami : L´Europe, c´est un continent très compliqué. Les Européens souffrent d´un double complexe, un complexe colonial et un complexe juif. Et ce sont les Juifs qui doivent payer le résultat du complexe colonial. L´Europe n´a pas trouvé de solution au problème des Balkans et veut trouver une solution au problème des Palestiniens, à cause des lieux saints et de Jérusalem.

Sara Brajbart : Godefroy de Bouillon, dont la statue trône au centre de Bruxelles, était Roi de Jérusalem.
S. Ben Ami : Oui et le Roi d´Espagne aussi est Roi de Jérusalem...L´Europe doit jouer un rôle, l´Europe a des intérêts légitimes au Moyen-Orient. Les populations musulmanes du continent européen font du Moyen-Orient un problème presque interne pour les Européens. Ils ont des intérêts légitimes. Il faut qu´ils règlent leurs relations avec Israël s´ils veulent jouer un rôle essentiel. Ce qui m´attriste très fort, c´est cette méfiance entre l´Europe et les Israéliens. Souvent, on voit que les Européens ne comprennent pas les angoisses des Israéliens.

Sara Brajbart : Mais vous savez, les Européens vont dans les territoires et ils voient dans quelle misère vivent les Palestiniens et cela les révolte.
S. Ben Ami : Nous aussi.

Sara Brajbart : Oui, mais les Européens fonctionnent par compassion. Comme la misère des Palestiniens est beaucoup plus grande, leur compassion va aux Palestiniens.
S. Ben Ami : Ils doivent savoir qu´Arafat n´est pas un homme de paix, c´est un homme de guerre, un seigneur de guerre, un Saladin incapable de se transformer en homme d´Etat. Ce n´est pas Mandela. Arafat est le désastre du peuple palestinien. Les Européens doivent comprendre qu´Arafat joue intentionnellement sur la conscience européenne, il fait du commerce intentionnellement avec le sang palestinien. Il connaît leurs faiblesses. Il sait qu´ils descendent vite dans la rue pour protester contre l´occupation israélienne. Le premier jour de l´Intifada, j´étais invité par le gouvernement espagnol à Majorque, Arafat aussi. Mais j´ai dit aux Espagnols, à Je ne peux pas y aller, je dois rester ici pour essayer de contrôler la situation et vous aussi, essayez de convaincre Arafat de rester ici. C´est le moment de contrôler la situation. à De même, quand nous étions à Taba, en train de négocier un accord possible avec les Palestiniens sur la restitution des territoires, sur la souveraineté de Jérusalem, Arafat part à Davos, 5 jours avant les élections israéliennes. Et de là-bas, il lance une attaque contre le « régime fasciste », représenté par ce gouvernement avec lequel il est en train de négocier. Ça, c´est un homme qui veut la paix ?

Sara Brajbart : Dans la diplomatie arabe « et pas seulement » est-ce que l´on ne prône pas l´art de crier très fort ce qu´on veut tout en sachant que ce n´est pas ce que l´on aura ? Comme si ce que l´on disait tout haut n´avait pas vraiment d´importance ?
S. Ben Ami : Mais justement, c´est ce qui explique notre défense, celle de Barak et la mienne, c´est pourquoi nous avons continué à négocier parce que toujours, on espérait qu´allait arriver le moment où l´on va découvrir le « gap », la brèche entre ce que l´on dit et ce que l´on fait. On n´a pas découvert cette brèche. Chez Arafat, il n´y a pas cette brèche, il n´y a pas ce moment pragmatique. Justement, la raison pour laquelle Barak et moi, on s´est dit : « Peut-être est-ce un jeu ? Il veut arriver à obtenir le plus possible. Mais non, il ne veut rien, il ne veut pas deux Etats pour deux peuples, il veut deux Etats pour un peuple, le sien. Il veut Israël aussi.

Sara Brajbart : Et donc l´inscription du droit de retour. Mais en fait, les Palestiniens voulaient que le principe du droit du retour soit inscrit sans exiger son application.
S. Ben Ami : Oh ! Elohim, Elohim, nich kein koyeré(je n´ai plus de forces)

Sara Brajbart : N´est-ce pas frustrant ? Vous étiez à deux doigts de réussir.
S. Ben Ami : Bien sûr que c´est frustrant.

Sara Brajbart : Voyez-vous d´autres hommes parmi les Palestiniens, capables d´avoir une étoffe d´homme d´Etat à Rajoub à Nusseibeh à Abou Mazen ?
S. Ben Ami : Personne. C´est pour cela que j´insiste sur la question internationale. Je pense que le leadership palestinien actuel ne peut pas remplacer Arafat. C´est une illusion de penser qu´avec un autre, on va arriver à un accord. C´est une illusion totale. Dans cet entourage, pas une personnalité ne s´est manifestée pendant ces deux dernières années. Ils ont eu beaucoup d´opportunités pour dire à Arafat à C´est le moment de vérité ! Aucun n´a dit une chose pareille.

Sara Brajbart : Et le plan Ayalon- Nusseibeh ?
S. Ben Ami : Ce sont deux messieurs bien intentionnés qui n´ont aucune importance dans leur société. Moi, j´ai vieilli dans ce processus, j´admets que je suis un peu cynique. Mais j´en ai marre de tous ces articles qu´on invente chaque jour, ces conférences par-ci, par-là. Il y avait une proposition sur la table, une proposition réelle, pas fictive. Et on a vu que le leadership palestinien n´était pas capable de prendre cette décision. Et en route, nous avons cassé notre assise politique. Bismarck disait : « L´homme intelligent apprend de l´expérience des autres. L´idiot a besoin de son expérience pour apprendre. » On a eu l´expérience, on est passé par un processus. Va-t-on le répéter ? Où est la majorité politique israélienne pour Ayalon ? Elle n´existe pas. Et il n´y a pas non plus de leadership palestinien qui va dire « no right of return », abandonnons le droit au retour. Aucun des leaders palestiniens actuels n´a une personnalité propre. Tout dépend d´Arafat.

Sara Brajbart : Encore aujourd´hui ? Il est enfermé dans la Moukata comme dans une prison depuis des mois !
S. Ben Ami : C´est une question de légitimité. Ce n´est pas une question de pouvoir réel. Légitimité au sens profond, historique. Ce sont des amis, je les connais bien. Il y en a beaucoup que je respecte mais aucun n´a la carrure pour dire : « maintenant, c´est moi. » C´est le secret des dictatures. On crée des mécanismes qui évincent tout remplaçant potentiel.

Sara Brajbart : Les pays arabes peuvent-ils jouer un rôle positif ? Il y a eu le plan Abdallah.
S. Ben Ami : Les pays arabes n´ont pas un grand intérêt à la paix israélo-palestinienne. Pour eux, Oslo, c´était un coup dur ! Parce que cela les obligeait à se réconcilier avec Israël, ce qui éliminait les tensions, facteur de stabilité pour ces régimes. Après le 11 septembre, ils ont compris que le problème était plus profond. Donc, ils ont fait cette proposition de paix pour se rapprocher des Etats-Unis, plus que d´Israël. Mais au moment où on a eu besoin d´eux, ils n´étaient pas là ! Lorsqu´il fallait mettre la pression, ni l´Egypte ni l´Arabie Saoudite ne sont intervenues. Maintenant, bien sûr, ils sont très préoccupés par cette guerre contre le terrorisme. Cette idée de « changer de régime ». Imaginez-vous Abdallah et Moubarak dans une coalition pour à changer de régime ?? C´est une coalition contre eux-mêmes. Ils ont des difficultés et ils essaient de se montrer utiles dans le processus. Mais j´insiste, ce n´est pas Arafat qui est leur otage, c´est eux qui sont l´otage d´Arafat. À aucun moment du processus de paix ils n´ont essayé d´influencer les décisions d´Arafat. Ils comprennent très bien qu´un accord israélo-palestinien est important pour la stabilité de la région mais c´est à Israël d´en payer le prix. À aucun moment, ils n´ont été prêts à faire pression sur Arafat pour qu´il soit plus ouvert. C´est la grande difficulté des pays arabes.

Sara Brajbart Est-ce qu´eux-mêmes ne sont pas menacés par une lame de fond qui va les renverser ?
S. Ben Ami : Sans doute. Ils utilisent toujours cet argument : la rue, la pression arabe ! Nous devons payer le fait qu´ils sont une dictature. Au lieu d´investir dans l´éducation de sa population, de la pédagogie politique nationale, non, la rue, la rue !

Sara Brajbart : L´économie israélienne est en mauvais état aujourd´hui. Voyez-vous une possibilité d´amélioration s´il n´ y a pas la paix ?
S. Ben Ami : Dans les 10 dernières années, les seules périodes de croissance que nous avons connues ont été liées au processus de paix. La paix est si vitale pour nous. Or, je le répète, comme d´une part, le système politique israélien ne peut pas produire une majorité qui peut signer un accord et que d´autre part, les Palestiniens ne sont pas capables d´assumer la décision de la paix, on aboutit à l´impasse.

Sara Brajbart : En Europe, beaucoup de Juifs sont assez inquiets. Plusieurs incidents antisémites se sont produits. Le regard sur les Juifs redevient, une nouvelle fois, malsain. Dans Haaretz, l´écrivain David Grossman déclarait récemment « Mon sentiment est que depuis le début de l´Intifada et des actes antisémites de par le monde, quelque chose a changé. L´Israélien moderne, qui pensait être devenu universel, qui surfe sur Internet et possède le cable, se retrouve soudain faisant partie d´une sorte de destin tragique du peuple juif, lui qui pensait que ce concept n´existait plus. » Et les explications que l´on entend ou lit sur le conflit israélo-palestinien versent dans un simplisme consternant.
S. Ben Ami : On rencontre en Europe un mur de méfiance et d´incompréhension vis-à-vis d´Israël. C´est la répétition de l´histoire juive en Europe. C´est une histoire tragique. A terme, on trouvera une solution avec le monde musulman, je ne suis pas sûr que l´on va la trouver avec l´Europe.

 

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