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Notes de Lecture

Edmond Picard, jurisconsulte de race.

| 25 10 2000

Foulek Ringelheim, Bruxelles, Editions Larcier, 1999, Coll. Petites Fugues, 117 pages

Edmond Picard (1836-1924) a été un personnage important de la vie intellectuelle et politique belge de la fin du dix-neuvième siècle. Principalement connu alors pour son œuvre juridique, il fut aussi écrivain, critique littéraire et artistique, nationaliste belge, théoricien des races et… socialiste. Il a eu une grande influence sur ses contemporains et sur les générations suivantes (jusqu’en 1945 !) avant de tomber dans un oubli gêné.
Ce que l’on sait encore généralement de lui, c’est son rôle central dans le mouvement littéraire et artistique de la Jeune Belgique. Foulek Ringelheim, lui-même juriste, lui a consacré cette biographie décapante qui loin d’être une hagiographie, allie le plus grand sérieux et une bonne dose d’humour, nécessaire pour traiter le sujet, en commençant par un titre qui résume tout. En effet, l’auteur, frappé par la statue du « grand homme » au Palais de Justice de Bruxelles, enlevée depuis, s’est interrogé sur l’œuvre très abondante de l’avocat et enseignant Picard, dont il nous dit que plus personne ne la consulte… Il est aussi remarquable que les Editions Larcier, surtout connues pour leurs collections de livres de droit, où le présent ouvrage a été publié, ont littéralement été « lancées » il y a 150 ans par… Edmond Picard lui-même, qui en fut longtemps la vedette du catalogue ! Etrange balancier de l’Histoire que cette discrète introspection.
Foulek Ringelheim nous dit vouloir rendre justice au « grand homme » oublié pour son réel génie : l’antisémitisme. Il en démontre la mécanique dans le temps, depuis les prémisses et les inévitables péripéties conflictuelles de la vie sociale et politique de l’époque, jusqu’à la théorisation la plus délirante, sous le couvert du scientisme, annonçant en pointillé la Shoah. Il faut savoir que ces idées étaient bien reçues à l’époque, l’antisémitisme étant une opinion répandue même dans les milieux les plus éduqués et ouverts, gênante pour beaucoup mais nullement honteuse… L’auteur, qui a lui-même survécu aux temps obscurs du nazisme en Belgique, a voulu en comprendre le terreau.
Foulek Ringelheim le résume ainsi : « M° Picard professa pendant 40 ans (…) les formes les plus effroyables du racisme et de l’antisémitisme. Il ne fut pas un antisémite ordinaire comme beaucoup l’étaient à l’époque (...) Il fut un antisémite enragé. En cela, il fut véritablement grand ; le plus grand antisémite de son pays, le Drumont belge : un compliment qui l’aurait ravi (…) Il fut le vulgarisateur de l’antisémitisme racial. Voilà pourquoi on évite de trop soulever le couvercle du sarcophage où il gît embaumé » (p.10) Plus loin, il enfonce le pieu dans le cercueil du vampire : « L’histoire abonde en socialistes qui ont mal tourné, de Mussolini à Garaudy en passant par Henry De Man, Marcel Déat ou Pierre Laval. Picard aura été parmi les premiers à montrer le chemin. » (p.12)
Tous les aspects, publics comme privés, d’Edmond Picard sont relatés par l’auteur, dans une approche classiquement chronologique, et très bien documentée, qui montre une progression vers une forme de paroxysme. L’auteur, dans un style d’écriture truculente et moqueuse typiquement belge, n’est pas loin de penser que son personnage, à l’ego surdimensionné, était avant tout un escroc de haut vol. Ainsi, fin 1887, Picard est au Maroc, accompagnant une mission diplomatique et commerciale belge ; il visite le pays comme un jardin zoologique ; il en rapportera des notes sur « les sources de la civilisation sémite » dont in fine il veut purger l’Occident. Non seulement à travers la société, par le refus de l’intégration, mais aussi dans la pensée religieuse et même la linguistique : pensée obsessionnelle, totalisante. Les deux œuvres qui en découlent sont « L’aryano-sémitisme » (1898) et « Le droit pur » (1899) Parallèlement, il avait une maîtresse juive, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes ! Ajoutons qu’il était un raciste complet, y compris entre les différents peuples européens, et s’opposait à la colonisation du Congo par les Belges, après un autre voyage d’étude.
Evidemment, le mouvement artistique et littéraire dans lequel évoluait Picard n’est pas très approfondi dans cette biographie, mais d’autres sources en parlent très bien. Que ce soit pour les écrivains ou les plasticiens belges qui ont fondé la réputation du pays, l’antisémitisme violent de certains de ces artistes, on pense tout naturellement à Hergé, de Ghelderode mais aussi Maeterlinck ou Simenon et bien d’autres, est encore trop souvent rejeté comme un aspect tout à fait anecdotique des individus s’expliquant par les « mentalités » de leur temps, ce qui est une contre-vérité. Se questionner sur les maîtres, c’est fragiliser une identité déjà faible par essence !
Le même type de remarque s’applique, avec plus d’acuité encore, aux corps constitués, comme les avocats qui ont accepté sans protester l’éviction des Juifs du barreau d’Anvers durant l’occupation allemande. Ou la classe politique, qui refuse de voir une quelconque forme de responsabilité de l’Etat belge dans la déportation et l’extermination des Juifs, comme ont fini par l’admettre d’autres nations européennes alors occupées, lesquelles en sont sorties grandies. Les petits pays sont-il plus fragiles de la mémoire ?
Un autre aspect de la vie d’Edmond Picard interroge l’histoire politique. Bourgeois très aisé, aux idées plutôt conservatrices, bien qu’anticlérical, Picard fut longtemps proche des socialistes du Parti Ouvrier Belge. Il a été un temps sénateur du Hainaut, apportant au parti sa notoriété, ce que l’on appelle aujourd’hui par euphémisme un « candidat d’ouverture » Beaucoup dans le parti étaient réservé sur sa présence, et il fut finalement évincé après L’affaire Dreyfus. Au sein du parti, il a surtout été soutenu par Jules Destrée, dirigeant anticonformiste et ambitieux du Hainaut qui fut son avocat stagiaire et son admirateur. Contrairement à ce qui est souvent dit, celui-ci ne prit que fort tardivement ses distances avec le maître, comme en atteste encore sa « Lettre au Roi… » datée de 1912. Il n’y a jamais eu de véritable aggiornamento politique sur certaines racines plus dérangeantes du socialisme. C’est peut-être ce qui explique qu’aujourd’hui, toutes les leçons n’ayant pas encore été tirées, on trouve de troublantes réminiscences dans la présence a priori incongrue de certains candidats sur les listes de partis se réclamant du socialisme démocratique…

Alain Reisenfeld
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