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Desengagement
Le dernier film d’Amos Gita, avec Juliette Binoche et Barbara Hendrickx
Que dire du dernier film d’Amos Gitaï ? Je ne suis pas un fan absolu de Gitaï, comme cinéaste, ou plutôt comme cinéaste de fiction, plus du personnage, celui qu’il met en scène par exemple dans ce superbe film dont le titre m’échappe et qui suit l’évolution d’une maison à Jérusalem sur 20 ou 40 ans. Parce qu’y transparaît son humanité, une sorte d’épaisseur bonhomme et bienveillante, égale à son physique impressionnant, alors que d’après ses films de fiction je me l’aurais plutôt représenté comme un maigrichon donneur de leçons. Autrement dit, je ne sentais pas son humanité transparaître dans ses films précédents, plutôt œuvres de combat.
Alors qu’ici, non. Il donne le ton dès la première séquence, la fameuse rencontre entre l’Israélien Uli, qui deviendra l’un des deux protagonistes du film, et la Palestinienne (superbe), dans le train qui les mène en Avignon. Le dialogue entre les deux et puis avec le contrôleur n’est pas vraiment naturel, on comprend donc vite que Gitaï nous dit autre chose que juste ce que montrent les images, et puis ce dialogue se conclut sur cette phrase magnifique d’Uli au contrôleur : « Ne voyez pas dans cette rencontre une métaphore ou un symbole, nous sommes juste par hasard tous les deux dans le même train. » Sur quoi Uli et la Palestinienne s’embrassent…
La phrase m’avait tout de suite frappé, par l’oxymore, évidemment, « ceci n’est pas un symbole, dit le symbole », mais elle m’est revenue à la fin du film, en apercevant dans le générique final un remerciement, je crois, je ne sais plus exactement, en tous cas une référence à « L’homme sans qualités » de Musil. Cette phrase initiale, dans une séquence sans rapport apparent avec le reste du film, qui fait office de prélude, ou bien, comme on voyait parfois au théâtre d’antan, le prologue qui se passait devant le rideau, avant que celui-ci se lève, et la référence au théâtre ne me vient pas par hasard et donc ce prologue prend tout son sens par rapport à Musil et ce que je me souviens de son chef-d’œuvre, parce que celui-ci se situe à Vienne début du XXe et raconte l’histoire d’un homme (mes souvenirs du livre sont imprécis) sommé de se situer par rapport au nationalisme et aux qualités supposées du bon Allemand…et se dit sans qualités… Le livre va dans ce sens, mais encore mieux.
La phrase m’avait tout de suite frappé, par l’oxymore, évidemment, « ceci n’est pas un symbole, dit le symbole », mais elle m’est revenue à la fin du film, en apercevant dans le générique final un remerciement, je crois, je ne sais plus exactement, en tous cas une référence à « L’homme sans qualités » de Musil. Cette phrase initiale, dans une séquence sans rapport apparent avec le reste du film, qui fait office de prélude, ou bien, comme on voyait parfois au théâtre d’antan, le prologue qui se passait devant le rideau, avant que celui-ci se lève, et la référence au théâtre ne me vient pas par hasard et donc ce prologue prend tout son sens par rapport à Musil et ce que je me souviens de son chef-d’œuvre, parce que celui-ci se situe à Vienne début du XXe et raconte l’histoire d’un homme (mes souvenirs du livre sont imprécis) sommé de se situer par rapport au nationalisme et aux qualités supposées du bon Allemand…et se dit sans qualités… Le livre va dans ce sens, mais encore mieux.
La référence au théâtre ne me vient pas par hasard, puisque Gitaï choisit précisément de faire se dérouler son premier acte en Avignon, à la mort du père d’Uli et de sa demi-sœur Ana jouée par Binoche. Toute cette séquence est théâtre, de la présence d’une chanteuse d’opéra assurant la veillée funèbre du père, aux mouvements à travers les pièces de la maison, le décor, à Uli qui refuse de dormir dans sa chambre et descend dans les entrailles de la maison où séjournent des SDF, gitans, on ne sait pas trop bien, le ventre de l’humanité, mais où Uli se sent chez lui, plus que chez ce père « auquel il ne doit rien. »
La mort du père ! Uli s’avère fils adoptif, je ne me souviens plus exactement des relations précises, mais son père « n’était pas sûr de ses origines » (juives), apprendra-t-on à la fin, ce qui explique pourquoi il n’a pas voulu que sa fille Ana apprenne l’hébreu lorsqu’ils vivaient en Israël au kibboutz ; la même Ana est mère d’une fille qu’elle a abandonnée à la naissance et que le testament du père l’oblige à aller trouver en Israël, où elle vit précisément dans le Goush Katif, dans une colonie que son oncle Uli est chargé d’évacuer. Pas de symbole, bien sûr, dans l’obligation faite à la fille de retrouver sa fille à elle avant de pouvoir assumer l’héritage du père…
Les relations sont compliquées, jamais droites, et c’est bien de ça qu’il s’agit : Uli le vrai Israélien (probablement l’homme sans qualités du film) est le fils adoptif d’un Juif pas sûr de ses origines… Sa demi-sœur Ana a vécu en Israël sans en apprendre la langue, y a donné naissance à une fille qu’elle a abandonnée et qui, elle, est devenue une protagoniste de l’identité pleine et entière que représente le sionisme religieux intégriste et colonisateur. Aucun symbole, là, non plus, bien sûr, ni métaphore, dans le rapport entre l’abandon par la mère et le choix de précisément cette idéologie-là, absence de mère réelle et faillible compensée par une mère patrie symbolique indivisible.
Désengagement ! C’est précisément Uli qui est chargé d’évacuer ces religieux, ceux qui sont incapables de penser leur Terre Sainte autrement qu’intégralement juive ; et c’est aussi au moment où Ana va retrouver sa fille qu’elle la reperd de vue dans le chaos de l’évacuation, parce qu’aucune plénitude de filiation ni d’identité n’est possible.
Désengagement est un film sur la faille identitaire, assumée dès le départ par le personnage d’Uli, avec laquelle sa demi-sœur Ana apprend à se débrouiller en retrouvant sa fille sans que l’union soit possible. Mais le désengagement est brutal pour ceux qui ne peuvent penser ou admettre la faille identitaire (l’impossible plénitude de l’identité), comme les Juifs religieux du Goush Katif. Entre parenthèses, la manière dont Gitaï met en scène la tactique de la police est impressionnante, pas un coup de feu mais une puissance et une violence sans compromis, même s’il ne montre aucune bataille, pas un coup non plus, juste ce mur de policiers qui avance pas à pas, cachés derrière leurs masques et leurs boucliers. Il faut se pincer pour se dire, « ce sont les bons » parce que c’est une machine qui est mise en route, et cela montre bien que la soi-disante non violence est avant tout une violence non armée, mais que c’est aussi une forme de violence, mais différente.
Mais pour revenir à la faille identitaire, il y a évidemment un deuxième groupe qui est incapable de l’admettre, ce sont les Palestiniens qu’on voit manifester aux grillages du Goush durant l’évacuation, à la fin du film, manifestation qui est surtout scandée par ce poème de Mahmoud Darwich qui ressemble à une incantation, criée par un vieil Arabe, « Passants de la parole, allez mourir autre part, nous avons des choses à faire sur cette terre ! » C’est aussi superbe que glaçant, la malédiction que lance l’autochtone à ce peuple « Passant de la parole » qui est venu le déranger dans son colloque singulier avec sa terre… Celui qui n’a pas vu de Palestiniens dans ce film n’a pas vu le film !
Mais la dernière image est optimiste à sa façon, car le frère et la sœur se retrouvent dans les bras l’un de l’autre dans la douleur de la séparation, elle d’avec sa fille retrouvée, lui d’avec ce lambeau de terre rendue. Il n’y a pas de fraternité heureuse ?
Collectif Dialogue & Partage
Rolland Westreich (Cinéphilo)
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