Ecrits des Membres
Des histoires affectives des immigrations en Belgique au service du dialogue interculturel
Omar Bergallou, Ouzia Chait, Danielle Crutzen, Sonia Huwart, Marguerite Snoeck et Danielle Peres.
Le Soir - Vendredi 13 Mai 2005
Le contexte international agit en ce moment comme un révélateur de malaises profonds qui pourraient s’étendre à l’ensemble du tissu social. L’histoire des peurs est une sorte de baromètre de la santé de nos sociétés : lorsque nous nous crispons sur nos peurs, c’est une identité fermée que nous construisons, qui ne peut que développer les préjugés dont chacun a hérité.
Le Collectif Dialogue & Partage propose depuis trois ans des initiatives allant dans le sens d’un dialogue entre personnes et communautés dont les histoires s’entrecroisent, parfois s’affrontent, d’autres fois s’ignorent. Comme citoyens et pédagogues, nous sommes interpellés par l’irruption dans l’espace public de phénomènes de peur ou de rejet de l’étranger, du juif, du musulman, de l’Autre… Ces phénomènes, en particulier lorsqu’ils se produisent dans nos écoles, réclament toute notre attention et toute notre créativité.
Il s’agit donc de mettre la main à la pâte, de susciter des projets concrets, de s’appuyer sur des expériences réussies, de construire de nouveaux outils.
Lorsqu’on a face à soi des individus ou un groupe d’individus ciblés, dont on pense connaître les attributs sans pour autant connaître les personnes, ce sont les préjugés qui dominent. Et le fait de les attaquer de front suscite souvent des réactions défensives. L’émotionnel prime derrière des arguments qui prétendent se ranger du côté du rationnel.
En revisitant son histoire – l’histoire d’où l’on vient, qu’elle soit immigration et/ou intégration sociale, celle qu’on intègre ou qu’on rejette - on tend à se construire comme être autonome, capable de s’inventer une existence et de lui donner du sens. Pour ce faire, il faut chercher à se connaître vraiment, n’avoir ni honte ni fierté excessive, être suffisamment en sécurité avec sa propre histoire pour ne pas éprouver le besoin de stigmatiser l’histoire d’un autre.
C’est ce travail de mémoire affective et interactive que nous souhaitons mettre en œuvre de manière nuancée et progressive dans nos écoles, sans recourir à des slogans ni porter de jugements de valeurs a priori sur les personnes qui expriment des peurs ou des rancoeurs.
Cette rencontre des coeurs et des esprits suppose une préparation minutieuse et une volonté d’entreprendre. Les animations ponctuelles, les informations rationnelles et les discours n´y suffiront pas. Pour cohabiter et communiquer avec nos différences, il faudra suspendre le jugement et le préjugé, établir la distinction entre ce que je vois, ce que je pense et ce que je ressens. Cet apprentissage du respect nécessite le développement d’un véritable vocabulaire affectif, encore trop souvent négligé par l’univers cartésien de l’école.
Comme toujours en l’occurrence, il y a urgence, mais en éducation - paradoxalement - il importe de donner du temps au temps et d´avancer lentement pour aller profondément et loin. L’éducation à la citoyenneté, à la diversité, aux responsabilités implique d’abord la promotion de l’estime de soi : écouter et communiquer autour des zones sensibles de la diversité ne peut s’envisager dans un positionnement victimaire ; c’est la confiance – en soi d’abord, en l’autre ensuite – qui fonde la rencontre et la reconstruction d’une histoire commune.
Il s’agit de mobiliser des histoires particulières et collectives qui ont besoin de se dire, d’être racontées, reconnues dans toute leur subjectivité pour pouvoir progressivement entrer dans l’empathie et l’écoute de la subjectivité des autres. Ce processus ne doit pas forcément déboucher sur la sympathie envers l’autre, mais sur le respect de sa personne et de ses perceptions. Tel est la condition du vivre ensemble.
Nous empruntons donc à Charles Rozjman [1] ce souci qu’on apprenne «
l’histoire affective de l’autre, non pas l’histoire des faits encore une fois – toujours susceptible d’interprétations partisanes – mais l’histoire des émotions et des sentiments collectifs. Sans jugement, sans critique. Une sorte de reconnaissance du cœur de l’autre, où l’on considérerait comme légitime ce langage du cœur transmis par les générations, avec ses motivations, ses fiertés et ses angoisses
».
Le travail proposé se déroule en trois étapes : l’écoute active des enseignants dans ce qu’ils vivent au jour le jour et le choix des outils les plus pertinents ; la formation et l’accompagnement dans les classes ; l’évaluation et la diffusion des outils. La démarche s’appuie sur un programme d’éducation affective et sociale -
Prodas
- ciblant les élèves de 5 à 14 ans et sur un programme d’éducation à la diversité et de lutte contre les préjugés -
A Classroom of Difference
– ciblant les élèves de 15 à 20 ans. Tous deux sont des approches transversales et posent les fondations d’un travail en profondeur sur l’identité, l’estime de soi, la vie en groupe, la gestion des diversités/des hétérogénéités, mais aussi des points communs qui nous rassemblent. Ces outils, qui ont montré leur efficacité dans des contextes scolaires très divers, serviront de base à l’expérimentation de nouveaux modules centrés sur la valorisation d’histoires affectives de peuples, de communautés, d’héritages, d’immigrations diverses qui font la Belgique contemporaine.
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[1] C. ROJZMAN est psychosociologue et a créé le dispositif Transformations Thérapies Sociales. Homme de terrain avant tout, enseignant et formateur, il est aussi l’auteur de La peur, la haine et la démocratie. (Desclée de Brouwer, 1999) et de Savoir vivre ensemble. Agir autrement contre le racisme et la violence. (La Découverte, 2001).
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