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Interviews

À Bout Portant - Interview

| 02 07 2003

Sara Brajbart et Maurice Einhorn, interviewés par Dominique Berns et Hugues Dorzée

Un vieux fond antisémite belge
« Le conflit israélo-palestinien, ce n’est pas la cause profonde du retour de l’antisémitisme »


À BOUT PORTANT

Votre Collectif s’est constitué en réaction à ce que vous décrivez comme une résurgence de l’antisémitisme, qui a coïncidé avec le déclenchement de la nouvelle intifada. Si l’antisémitisme est avéré dans de nombreux pays arabes, où il est relayé, encouragé par le discours officiel et par la presse, les Belges ont peine à croire que la haine du Juif, parce qu’il est Juif, se soit accrue dans nos pays…

Ce qui nous inquiète, c’est le réveil d’un vieux fond antisémite belge qui n’osait plus s’exprimer. Notre pays n’a jamais voulu se confronter à son passé. Concernant la collaboration, les Wallons se sentirent tout à fait dédouanés, au motif – inexact – que la collaboration avait été flamande. Il a toujours été dit et accepté que la Belgique n’était pas un pays antisémite. Il est tout à fait exact qu’il n’y a jamais eu d’antisémitisme d’Etat. De ce fait, il n’y a jamais eu d’introspection, sans même parler de pardon ; le Premier ministre Guy Verhofstadt a dit : pas question, puisqu’on n’a rien fait. Mais il existait bien un climat antijuif, dont le centre de gravité a glissé de la Flandre vers la partie francophone du pays.


Dans quels milieux ? Quel genre de faits ?

Tout cela est très diffus. Des remarques assassines : les Juifs toujours quelque part désignés comme étrangers. Pour donner un exemple, dans la bonne bourgeoisie bruxelloise, épouser un Juif ou une Juive continue à poser un problème.


Vous parlez d’un vieux fond d’antisémitisme…

Je pense à l’antisémitisme chrétien. Les chrétiens ont inventé le déicide, c’est l’accusation suprême. Et même si beaucoup ont abandonné la foi en Dieu, il en reste quelque chose. De grands écrivains belges ont été antisémites : Simenon, De Ghelderode, Jean Ray… On trouve des traces d’antisémitisme dans BD, chez Hergé, chez Jijé, même dans certaines vignettes des Schtroumpfs. On fait comme l’antisémitisme, c’était le problème des Juifs, mais c’est le problème de la société belge.


Certains, comme Taguieff, préfèrent parler de « La nouvelle judéophobie » (Fayard – Mille et Une Nuits, 2002). Et vous ?

Son livre est très bon, mais de toute façon, l’antisémitisme a toujours visé les Juifs, pas les sémites. A ce propos, quand des Arabes disent : Nous sommes sémites, nous ne pouvons donc être antisémites, ils jouent sur les mots.


Pour beaucoup d’observateurs, il faut mettre en cause la persistance du conflit israélo-palestinien.

Le conflit israélo-palestinien est un catalyseur, mais ce n’est pas la cause profonde du retour de l’antisémitisme. En tout cas pour ce qui concerne la population belge de souche. En revanche, et la distinction est importante, s’il existe indéniablement un problème entre Juifs et musulmans, ce problème est soluble. Il disparaîtra progressivement s’il y a la paix au Proche- Orient. La solution passera par le dialogue, les passerelles entre les communautés, dans les écoles notamment où tout un travail sera nécessaire pour instiller le respect de soi et le respect de l’autre. Ce dont notre Collectif s’occupe aussi. Par contre, je crains qu’il n’en soit pas de même dans la population non musulmane. J’ai le sentiment qu’on se sert du conflit pour faire perdre à l’antisémitisme son caractère « politiquement incorrect ».


Certains se plaignent d’être taxés d’antisémites parce qu’ils critiquent la politique de Sharon… Que répondez-vous à ceux qui parlent de « terrorisme intellectuel » et dénoncent l’amalgame entre critique de la politique israélienne, antisionisme et antisémitisme ?

Le sionisme est la théorie qui, depuis Théodore Herzl, prône le retour du peuple juif dans un foyer national. C’est tout. Certains définissent le sionisme comme la volonté de fonder un Etat d’Israël qui irait de la Méditerranée au Jourdain. Des fanatiques défendent peut-être cette conception, mais cela ne correspond pas à l’idée sioniste. Sharon a rendu le Sinaï à l’Egypte quand il était chef de cabinet de Begin ; il a parlé récemment de territoires occupés, et non plus simplement disputés. C’est quand même la première fois qu’un Premier ministre israélien brise ce tabou. L’antisionisme, c’est refuser l’existence de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat juif, refuser une patrie aux Juifs. On peut discuter à perte de vue sur le droit du peuple juif. Rappeler que la Palestine historique est occupée aux trois quarts par la Jordanie et qu’il n’y a jamais eu d’Etat palestinien, même éphémère. Ce n’est pas cela que nous disons : nous prônons le retrait de tous les territoires occupés en 1967 et le partage de Jérusalem. En échange d’un triple oui – oui à la reconnaissance d’Israël, oui aux négociations avec Israël et oui à la paix avec Israël – qui s’opposerait au triple non des pays arabes réunis à Khartoum en septembre 1967, principale raison de la persistance du conflit actuel. Nous prions les antisionistes d’aller au bout de leur logique.


Que proposent-ils ? Un état binational?

Quand on voit les difficultés qu’ont Flamands et francophones à vivre ensemble, quand on se souvient de la séparation entre Tchèques et Slovaques, le problème basque ou corse, et surtout la guerre en Ulster où la violence sévit depuis plus de quarante ans, etc., on peut douter de la viabilité d’un tel scénario.


Peut-on critiquer la politique du gouvernement israélien sans être taxé d’antisémite ?

Il nous semble qu’un peu de logique suffit à comprendre qu’être contre la politique menée par tel ou tel gouvernement israélien n’est pas la même chose que d’être contre l’existence d’Israël en tant qu’Etat. Le seul pays au monde dont l’existence est contestée ! Il n’est pas cohérent de dire à la fois qu’on est antisioniste et qu’on défend une solution de compromis entre Israéliens et Palestiniens. Ce qui nous paraît très dangereux, c’est l’extrême diabolisation de Sharon.

 

Avez-vous jamais entendu Sharon ou un autre leader israélien affirmer qu’il fallait exterminer les Palestiniens, comme le fait le cheik Yacine, le leader spirituel du Hamas, à propos des Juifs ?


N’avez-vous quand même pas le sentiment que certains milieux pro-Sharon instrumentalisent la Shoah pour exonérer le gouvernement Sharon…

Que veut dire « instrumentaliser la Shoah » ? Cet argument revient constamment sous la plume des antisémites les plus virulents. Et quand Schoufani, le curé de Nazareth, déclare que l’on ne peut pas comprendre les Juifs si l’on ne sait pas ce qu’est la Shoah, est-ce aussi de l’instrumentalisation ?


Il y a néanmoins des lobbies pro-israéliens…

Il y a un lobby israélien à Washington, oui, comme il y a là des milliers d’autres lobbies. Bruxelles est la capitale européenne des lobbys. Et en Belgique, il y a les lobbys catholique, franc-maçon ou mutualiste, mais guère de lobby juif… Evidemment, ceux qui ressassent cette histoire du lobby juif font référence à la pseudo-pieuvre juive qui veut contrôler le monde. Pur fantasme !•

Le Soir 02/07/2003

 


(1) Constitué de citoyens juifs et non juifs qui réclament une paix équilibrée au Moyen-Orient, tout en luttant contre une information unilatérale tendant à diaboliser Israël et à angéliser les Palestiniens
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